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Datation du catalogue : 1801-1900
Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
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Résumé
Ce volume ne contient pas une ligne de calcul. C'est le manuscrit de travail, de sa main, d'un essai de philosophie : les « Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture ». Une centaine de pages, biffées et récrites entre les lignes, portant en marge des noms d'autres mains qui semblent ceux des compositeurs d'une imprimerie ; en tête, le feuillet de la Bibliothèque et la lettre par laquelle son neveu Lherbette donna le manuscrit, après l'impression posthume du texte. Sophie Germain y écrit en géomètre sur tout ce qui n'est pas la géométrie.
Le problème qu'elle pose est ancien, et elle le pose de façon précise. Nous jugeons partout — du vrai dans les sciences, du beau dans les arts, du bien en morale — d'après un même sentiment d'unité, d'ordre et de proportion. Ce « type », qu'elle croit inné, dit-il quelque chose de l'être lui-même, ou seulement de la manière dont un esprit humain peut concevoir les choses ? Elle y voit comprise la question de Kant : notre logique est-elle celle de la raison absolue, ou seulement de la raison humaine ?
Son idée tient en trois temps. D'abord, le poète et le géomètre font la même chose : un tâtonnement, une idée simple, un plan, une exécution, des corrections où le tact du géomètre qui choisit les formules à écrire n'est autre chose que le goût. Ensuite, l'histoire de l'esprit — des dieux qu'on imagine à son image jusqu'à Descartes et Newton — est celle d'un type du vrai qui s'est toujours fait sentir mais qui, étant abstrait, ne pouvait dire quelles réalités particulières existent : d'où l'esprit de système, l'alchimie, les tourbillons, puis l'observation, le « comment », le « combien », et la physique devenue science exacte. Enfin, la réponse : la langue du calcul, qui tire d'une seule réalité toutes celles qui lui sont liées, et que l'expérience vient confirmer par une autre voie, prouve que l'ordre cherché appartient à l'être ; le monde, mieux connu, paraîtrait nécessaire, et le contingent n'est que ce dont nous ignorons la nature. Elle en tire une confiance dans l'analogie, qu'elle pousse loin : la mécanique — équilibre stable et instable, impulsion hors du centre de gravité, chocs, levier — lui sert à décrire les sociétés et les révolutions ; et la musique, « toute métaphysique », lui apparaît comme une langue qui a « ses phrases, ses périodes, ses repos, ses hardiesses ».
Ce qu'elle voulait faire, elle l'a écrit à l'endroit où l'essai tourne : « Les préliminaires qu'on vient de lire nous ont paru nécessaires pour bien entendre les idées que nous allons exposer, ils en fixeront le sens et serviront peut être à leur faire pardonner ce qu'elles semblent avoir de hardiesse et de nouveauté. » Et elle finit sur une promesse : que les poètes montreront un jour l'univers « tel qu'il est réellement », et que le génie verra que l'art de créer n'était que celui de copier les parties d'un tableau qu'il pourra enfin peindre en entier.
Plusieurs de ses affirmations de mécanique et d'histoire des sciences doivent être redressées, et la lecture le fait à chaque endroit : une impulsion donnée hors du centre de gravité ne perd rien pour le mouvement d'ensemble ; les perturbations ne s'éteignent que dans les systèmes dissipatifs ; Archimède fondait la statique, non la dynamique ; Bacon précède Descartes ; Fermat a eu part à la géométrie analytique. Les noms modernes sous lesquels chercher : le déterminisme de Laplace et la probabilité comme mesure de l'ignorance ; la philosophie critique de Kant et le statut des formes a priori ; l'efficacité des mathématiques dans les sciences de la nature ; le Discours préliminaire de d'Alembert et l'unité du savoir ; la stabilité de l'équilibre (Lagrange–Dirichlet) et le théorème du centre d'inertie ; le « moment fécond » de Lessing, et, pour la musique, le débat sur l'expression des sentiments.
Keywords — philosophy of science, unity of knowledge, Kant's critique of reason, a priori knowledge, necessity and contingency, Laplacian determinism, probability as ignorance, analogy in scientific discovery, history of mathematics, analytic geometry, Newtonian mechanics, stability of equilibrium, centre of mass theorem, mechanical metaphors in political thought, aesthetics, music as language, d'Alembert's Preliminary Discourse
Ce que le volume contient
1–113Cent treize vues, cinquante-quatre feuillets numérotés par la Bibliothèque. Les quatre premières vues sont la mire du microfilm, la reliure et une garde ; les trois dernières, une page blanche et le plat inférieur.1 Entre les deux, trois pièces.
- Le feuillet de titre de la Bibliothèque (f. 1, vue 5), d'une main de bibliothécaire : l'ancienne cote « Supplt fr. 2209 », la mention « Manuscrit autographe de Mademoiselle Germain », le titre de l'édition de 1833, « donné par M. Lherbette député & neveu de l'auteur », et une référence d'entrée « R.B. N° 106 4. 1833 ».
- La lettre d'envoi de Lherbette au conservateur Champollion (f. 2, vues 7 et 8), qui n'est pas de sa main.
- L'essai lui-même, de la vue 9 à la vue 110, de sa main : quatre-vingt-dix-neuf pages écrites, sur les rectos et les versos, trois versos seulement étant restés blancs.2
L'essai n'est pas une copie au net. C'est un manuscrit de travail : chaque page est biffée et récrite entre les lignes, des alinéas entiers sont barrés d'une croix et repris dessous, deux passages portent en marge « Variante », et bien des alinéas s'ouvrent par un crochet de sa plume. Les corrections s'éclaircissent vers la vue 33 et redeviennent serrées dans les pages sur la musique. Deux fois seulement elle écrit elle-même un titre de chapitre : « Ch. I. » à la vue 9, « Ch. 2 » à la vue 23 — et le titre de ce second chapitre est celui que la Bibliothèque a donné au volume.
Deux numérotations courent sur les feuillets. En haut à droite des rectos, d'un trait fin et gris, la foliotation de la Bibliothèque, de 1 (vue 5) à 54 (vue 109) ; elle est citée ici « f. », recto seulement, et n'est jamais suppléée.3 En haut à gauche de chaque page, à l'encre et presque toujours barrée d'un trait, sa propre pagination, de 1 à 100 ; elle est donnée en note, page par page, là où la transcription l'a lue.4
D'autres mains ont passé sur le manuscrit. Des noms soulignés, d'une écriture plus grande ou plus petite, se lisent en marge ou en tête des alinéas : « Gutmann » (vues 9 et 69), « Cherenoz » (vue 17), « Deraihe », « Deracke », « Deraché », « Derache » (vues 19, 55, 73, 106), « Pennequin » ou « Pemeguin » (vues 39, 79, 101), « Varlé » (vue 61), « Chévenon » (vue 92), « Georges » (vue 99), la plupart lus avec doute. Au crayon, d'une autre main, « Ch 4 » en tête de la vue 60, « Ch. 5 » à la vue 79, « Ch. 6 » et « Avenir de » à la vue 84 ; à l'encre noire épaisse, un « II » romain sous le folio 16 (vue 33). La transcription y voit, et le dit inférence, les noms des compositeurs marquant où chacun reprenait la copie, et les divisions d'une mise sous presse.5 Il n'y a de « Ch. 3 » sur aucun feuillet. Cette lecture ne le place donc pas ; ses sections suivent l'argument, et disent au passage où tombent les marques.
Une seule forme grammaticale du texte dit qui écrit, et c'est un accord : « La digression historique à laquelle nous nous sommes livrée ».6 Aucune date n'est écrite dans l'essai. Ce qu'il nomme de plus récent — Kant « de nos jours », les « successeurs de Newton », l'entrée des éléments de l'algèbre dans l'éducation — ne permet pas de le dater mieux que la notice ne le fait, et cette lecture ne s'y essaie pas.
La lettre d'envoi
5–8Un petit feuillet monté sur onglet, d'une main qui n'est pas celle de Sophie Germain.7 Son auteur, « D'après le désir que vous avez bien voulu m'en témoigner », adresse au conservateur, avec un exemplaire d'un « ouvrage posthume de Mlle Germain », le manuscrit, à joindre s'il le juge à propos à ceux que la Bibliothèque conserve déjà. En post-scriptum, il demande la permission de joindre un second exemplaire pour Letronne, qui, ne connaissant pas Mlle Germain, ne comprendrait pas un envoi direct.8
La lettre est datée « 7bre. », sans jour ni année, et signée « Lherbette ».9 Deux identifications sont de cette lecture, non du feuillet. Le conservateur Champollion de la Bibliothèque royale est vraisemblablement Jacques-Joseph Champollion-Figeac, conservateur des manuscrits depuis 1828 — son frère Jean-François, le déchiffreur, n'était pas de la Bibliothèque et mourut en mars 1832. L'« ouvrage posthume » est l'essai lui-même, imprimé après la mort de Sophie Germain (27 juin 1831) ; la notice du feuillet de titre en donne le titre et porte « 1833 » dans sa référence d'entrée, ce qui situe vraisemblablement l'envoi en septembre 1833, sans que rien ne l'écrive.10
Chapitre I. « Comment les sciences et les lettres sont dominées par un sentiment qui leur est commun »
9–22Le premier chapitre soutient une seule thèse, et la prouve par une comparaison. La thèse : toutes les œuvres de l'esprit, science ou poème, obéissent à un même sentiment d'ordre, de proportion et de simplicité, qui est pour nous la marque du vrai. La comparaison : suivre pas à pas le poète et le géomètre, du premier essai à la dernière correction, et constater qu'ils font la même chose.11
Le type : ordre, proportion, simplicité
9–13À considérer ensemble les travaux de l'esprit humain, on est frappé de leur ressemblance. Partout certaines lois ont été suivies ; là où elles ne l'ont pas été, le défaut s'en est fait sentir, et l'ouvrage — traité de doctrine ou simple divertissement — n'a pas duré : la curiosité épuisée, l'oubli. Ces lois ont gouverné la pensée bien avant la réflexion. Le spectacle de l'univers en portait l'empreinte, la mémoire les a reproduites, l'imagination leur est restée assujettie jusque dans ses caprices, et la raison, plus tard, en a fait son guide.12
Faut-il y voir les conditions mêmes de l'être, ou seulement la manière dont nous pouvons concevoir le possible ? Elle pose les deux branches de l'alternative — le « type » que nous trouvons en nous et dans les choses « nous révèle les conditions de l'être », ou bien, nous appartenant en propre, « atteste seulement la manière dont nous pouvons comprendre les possibles » — et déclare la question hors de notre portée. Il suffit à son propos de constater comment un sentiment profond d'ordre et de proportions devient pour nous, en toute matière, le caractère du vrai, et qu'ainsi, dans les genres d'études les plus divers, nos recherches tendent au même but par les mêmes procédés.13
Le plan d'un ouvrage, l'argument d'un poème, exigent de la clarté ; les parties doivent se lier assez bien pour qu'on en saisisse le rapport d'un coup d'œil ; l'esprit veut un ordre facile et se plaît à la simplicité, « source de l'élégance en tout genre ». Le merveilleux lui-même y est soumis : là où la fiction remplace le réel, un certain « module intellectuel » tient lieu de ce qui manque à la réalité des objets. Les oracles du goût et les arrêts de la raison se ressemblent, parce qu'un même type universel appartient au beau et au vrai. L'histoire naturelle le montre autrement : nous classons les êtres selon nos convenances, et la notion méthodique des genres et des espèces imprime à cette science le cachet de l'esprit humain.14
Dans les sciences exactes, le sentiment d'ordre et de proportion cède la place à la connaissance certaine d'un ordre déterminé et de proportions mesurables. L'esprit semble y avoir changé de marche ; en réalité, la ressemblance à son modèle intérieur n'y est plus seulement pour lui le caractère du vrai : il l'atteint de plus près, l'objet réalise au plus haut degré ce qu'il cherche partout ailleurs, et son attention s'y absorbe tout entière.15
Sans doute la lecture d'un roman ne ressemble pas à l'étude d'un traité de géométrie, et certains esprits, livrés tout entiers aux images ou tout entiers à la démonstration, deviennent incapables de l'autre genre. Il ne faut pas en conclure qu'aucun lien n'unit ces œuvres. Qu'on assiste à leur création : on verra l'esprit guidé partout par la prévision de certains résultats, suivant une méthode constante, et il deviendra évident que la littérature et les découvertes des sciences ont été inspirées par un même sentiment d'ordre et de proportion, « régulateur de tout mouvement intellectuel ».16
Ce qui plaît dans un trait de génie le confirme. Dans les sciences, dans les beaux-arts, dans les lettres, il plaît pour une seule et même raison : il découvre d'un coup une foule de rapports qu'on n'avait pas aperçus. On se trouve transporté dans une région élevée d'où l'on voit un ordre inattendu d'idées ou de sentiments ; la surprise émeut l'âme, qui rend un hommage involontaire à son bienfaiteur, et cet hommage est pour elle un plaisir de plus. L'esprit humain obéit à des lois qui sont celles de sa propre existence ; elles lui donnent une mesure commune entre toutes les existences qu'il conçoit, et deviennent le mobile de tous ses travaux et la source de tous ses plaisirs.17
Le poète et le géomètre, du premier essai à la dernière correction
15–19Premier temps, les essais. Le sujet choisi, les idées se pressent chez le poète ; mille ressorts semblent pouvoir animer la composition ; il en suit un, y renonce, en choisit un autre, complique son mécanisme, n'en est pas content, revient sur ses pas — et du milieu de ce tumulte surgit une idée simple, dont il sent que c'était elle qu'il cherchait. Le géomètre, lui, part d'une remarque ou d'un fait inattendu ; il examine ce que la science faite peut lui fournir et circonscrit son sujet ; il entrevoit des résultats qu'il ne peut encore atteindre, s'élance, craint de s'être égaré, doute, rétrograde ; les idées adventices compliquent le sujet et suspendent le jugement ; mais à travers ce chaos il distingue une idée simple, et sait qu'elle sera féconde.18
Deuxième temps, le plan. Le poète ne perdra pas de vue l'idée principale ; elle donnera à l'ouvrage l'unité d'intérêt et d'action, « source de toute beauté véritable », et lui permettra de satisfaire à ce besoin d'ordre et de proportion qu'un sentiment universel a mis au premier rang des préceptes du goût et de la raison. Le géomètre, de son côté, emploie toutes ses forces à dérouler la chaîne des vérités contenues dans sa vérité première, et nulle part l'unité de composition n'est plus sensible : l'ordre de son travail est déterminé, il ne pourrait l'intervertir ; l'évidence est la condition de son succès ; il choisit la méthode qu'il croit propre à l'y conduire, et entre avec joie dans la carrière ouverte à ses espérances.19
Troisième temps, l'exécution. Les divisions adoptées gardent entre elles une juste proportion d'étendue, qui ménage à l'attention des repos sans rompre la continuité. Pour remplir les cadres, les deux auteurs s'abandonnent de nouveau à leur génie ; mais, les limites du sujet étant fixées, ils ne craignent plus de s'égarer, l'un dans le champ d'une imagination inventive, l'autre dans « cet océan des possibilités d'où on aborde avec tant de difficulté sur le terrain ferme de la vérité démontrée ». Il leur viendra encore des idées nées du sujet qui nuiraient à la rapidité ou à la clarté ; ils ne les écartent pas d'abord, de peur d'arrêter l'élan. Plus tard, relisant leurs ébauches, ils n'en gardent que les traits nécessaires, et deviennent les juges de leur propre ouvrage.20
Quatrième temps, les corrections. On examine d'abord la marche des idées : celles qui partageraient l'intérêt ou suspendraient l'attention sont déplacées, et vont enrichir un épisode ou une note savante, ou deviennent l'origine d'un autre ouvrage — « ainsi la branche développée dans la saison actuelle offre quelquefois le rudiment d'une végétation prochaine ». Vient ensuite le style. L'homme de lettres pèse le choix et l'ordre des mots, l'harmonie du vers ou de la phrase, sous le jugement d'un goût tantôt prompt, tantôt lent, qui semble n'obéir qu'à ses caprices et suit pourtant toujours les règles de la raison.21
Or « la langue des calculs » a aussi son style, et tous les auteurs ne l'écrivent pas également bien. Au choix des mots correspond celui des caractères : ceux-ci sont conventionnels au point qu'il faut chaque fois dire quelle valeur on leur donne, et leur emploi obéit pourtant à des convenances qui ne tiennent pas seulement à l'habitude. Les formules remplacent la phrase et peuvent être plus ou moins élégantes. L'analyse parle aux yeux : là où la musique demande l'accord des sons, elle doit présenter entre ses éléments des rapports d'ordre et de simplicité saisissables d'un coup d'œil. Les initiés trouvent dans la contemplation des formules un charme qui les attire à l'étude ; et le tact qui fait choisir aux bons auteurs quelles formules écrire et lesquelles seulement indiquer, avec des décisions tantôt rapides, tantôt réfléchies, n'est autre chose que le goût, appliqué à des objets qu'on croyait étrangers à son empire.22
Le résumé qu'elle fait du chapitre tient en une phrase : les productions de l'esprit les plus diverses ont entre elles de vraies ressemblances, et le même sentiment d'ordre et de proportion préside à l'inspiration, guide son emploi, et se fait sentir jusque dans les dernières corrections de l'ouvrage achevé.23
Pourquoi on les a crus séparés
20–22Si la marche de l'esprit est partout la même, les objets qu'il peut envisager sont d'une variété infinie, et au premier coup d'œil c'est cette variété qui frappe, plus que l'identité des rapports. Aussi des opérations intellectuelles identiques ont-elles reçu des noms différents selon leurs sujets. Et la différence des mots — d'autant plus naturelle que chaque branche du savoir a longtemps été exclusive de toutes les autres — perpétue l'idée d'une séparation réelle entre les facultés de l'esprit : comme si l'allégorie n'était pas soumise aux préceptes de la raison, et comme si la découverte d'une loi de la nature avait pu se passer de l'imagination.24
C'est que les auteurs effacent la trace de leur travail. Le poète ne dira pas les discussions subtiles qui ont précédé le choix de ses emblèmes ; l'homme de génie qui a surpris un secret de la nature ne dira pas combien son imagination s'est égarée autour de la route qui devait le conduire à la connaissance certaine d'une vérité qu'il est à présent en état de démontrer. Chacun fait disparaître ses premiers essais pour ne garder que les formes propres au sujet. Le lecteur, lui, cherche selon son humeur un délassement ou une instruction ; le titre du livre l'avertit du degré d'attention qu'il aura à fournir ; il est donc porté à croire que les auteurs ont écrit, les uns dans l'abandon d'une imagination qui erre en liberté, les autres avec la méthode austère d'une déduction sans écart. De là cette séparation, jadis si respectée, entre le domaine de l'imagination et celui de la raison.25
Une autre cause a joué. Dans des temps éloignés, l'extrême division du travail, nécessaire à la science naissante, avait accrédité l'idée que les facultés de l'âme sont spécialisées. Aujourd'hui l'imprimerie assure à l'esprit humain la jouissance de tout ce que les générations précédentes ont accumulé d'observations, de comparaisons, de théories et de vérités incontestables ; il n'a plus à refaire les premiers pas, ses forces augmentent chaque jour, et l'instruction approfondie le ramène par une voie sûre vers ces idées de simplicité et d'unité qui furent autrefois des révélations du génie, devinant sa propre nature et cherchant à en étendre les lois à l'univers.
Conclusion du chapitre : les sciences, les lettres et les beaux-arts ont été inspirés par un seul et même sentiment ; chacun, avec ses moyens propres, a produit des copies sans cesse renouvelées d'un même modèle inné, « type universel de vérité ». Le chapitre suivant, annonce-t-elle, montrera par l'histoire de l'esprit humain comment, jusque dans ses écarts, tous ses efforts ont tendu vers l'ordre, la simplicité et l'unité.26
Chapitre 2. « Considérations générales sur l'état des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture » : les premiers âges de la pensée
23–33Le second chapitre porte le titre de l'essai entier. Il annonce une histoire, et prévient aussitôt qu'il ne s'astreindra à « aucun ordre historique » : c'est une genèse conjecturale, qui reconstruit la marche la plus simple que l'esprit ait pu suivre, non une chronique.27
L'origine de la littérature, et l'homme qui se prend pour modèle
23–26La littérature a commencé le jour où l'homme, sortant du cercle de ses intérêts, a voulu communiquer à ses semblables des sentiments et des idées sans but utile. Le récit des événements remarquables et la peinture des grandes scènes de la nature n'étaient encore que des copies. Lorsque l'homme de génie parvint à reproduire des impressions à l'aide d'une action dont il avait imaginé les ressorts, il s'était déjà élevé à la notion abstraite de l'ordre, pour en tirer la première règle de la composition : voulant disposer de l'attention des autres, il pratiqua l'unité d'action, l'unité d'intérêt et la clarté d'exposition comme des moyens de succès, bien avant que l'esprit d'examen en fît des préceptes de l'art.28
Jeté au milieu d'une infinité de merveilles, l'homme n'a rien trouvé de plus merveilleux que lui-même. Il a étendu son existence à tout ce qui l'entourait : connaissant d'abord son individualité, cherchant partout sa propre image, il a personnifié les êtres inanimés et fait présider à tous les phénomènes des êtres intellectuels nés de son imagination. Se manifestaient déjà, à ce premier âge, le sentiment profond d'un lien commun entre tous les êtres et celui d'un type universel, empreint dans l'intelligence pour lui servir de modèle. Les sciences n'existaient pas, mais le besoin d'expliquer se faisait sentir : la première littérature fut poétique, et ce qui tenait lieu de physique ne l'était pas moins ; les deux branches, si séparées aujourd'hui, étaient alors confondues.29
Qu'importait, pour la composition, que le sujet fût l'homme ou un dieu, un demi-dieu, un génie doté des passions humaines ? Des êtres si pareils pouvaient agir ensemble, le merveilleux les unissait. On voit dans ces premiers essais le goût des idées générales et le sentiment d'analogie, qui reparaîtront sous mille formes. L'homme se connaissait intelligent, dirigeant ses actions vers un but ; il voit dans la nature un ordre et une succession qui semblent tendre vers un but ; il n'imagine d'autre cause qu'une intelligence et une volonté, et ne peut les concevoir sans un être qui les porte. Ces êtres, il ne les voit pas : il les suppose invisibles — dieux, demi-dieux ou génies subalternes selon l'importance de leurs actes —, amis ou ennemis, faits à notre image ; et comme on ne peut ni les voir, ni les entendre, ni les toucher, ils sont immatériels : ce sont des esprits. En marge, elle résume : « Dès qu'il porte ses regards autour de lui que cherche-t-il ? ce qu'il a trouvé en lui même. »30
Fidèle à sa pensée constante, l'homme a toujours tenu sa propre existence pour le type de toutes les autres. S'étant dit que les esprits existent, connaissent, veulent, agissent, et que leurs actions se manifestent par des changements matériels, il devait chercher en lui quelque chose de semblable : ses connaissances, ses volontés, le principe de ses actions ont été attribués à une substance immatérielle, qui a reçu différents noms selon ses opérations. Cette ébauche contient l'origine de la plupart des idées reprises depuis : la littérature a gardé les fictions qu'on tenait jadis pour réelles, les sciences physiques les observations que ces fictions expliquaient, la philosophie y a puisé ses systèmes et les religions leurs croyances.31
Un seul être, l'infini, l'éternité
26–29Les observations se multiplient ; la régularité des mouvements célestes et la constance des phénomènes terrestres révèlent des lois immuables. Les volontés d'une foule de personnes n'ont pas ce caractère ; mais un seul homme, chargé de diriger plusieurs genres d'actions, établirait un ordre constant qui le dispenserait de l'attention de détail, et la société en offrait des exemples. L'homme a dit alors : « un seul être a voulu l'univers, et il le gouverne ; ses volontés sont immuables. » Nous voyons naître nos semblables, nous avons commencé : l'univers a donc eu un commencement. Nous avons une âme immatérielle, force motrice de nos actions : l'être des êtres est immatériel, il a tout créé et agit sur toutes choses. Il a créé l'univers : il existait donc avant lui. Là, l'esprit arrivait au bout des analogies ; au-delà il n'avait plus de modèle, donc plus d'idée de l'être ; cette négation d'idée, cette limite de la pensée a reçu un nom, l'infini, et, pour la durée, l'éternité. Le créateur n'a pas commencé ; il ne doit pas finir ; il est éternel.32
Elle s'arrête ici sur sa propre démonstration — « Dans ce qui précède, on ne voit pas clairement comment on a été conduit à la dernière partie de la proposition : il ne doit pas finir » — et la complète. Nous voyons des existences semblables à la nôtre commencer et finir ; en deçà et au-delà, le temps ne leur appartient pas, mais d'autres existences le remplissent ; ces limites sont donc relatives, et la durée d'une vie est comprise entre deux limites de même genre. L'analogie voulait que l'existence dont on avait reculé l'origine jusqu'à la limite absolue fût elle aussi bornée par deux limites de même genre : elle ne devait pas finir, puisqu'elle n'avait pas commencé.
L'intelligence s'étant déjà approprié la spiritualité devait prendre aussi possession de l'éternité. Sa méthode constante est de transporter hors d'elle les lois de sa propre existence, de chercher dans les analogies ce qui manque à ses notions, et de reporter ensuite sur elle-même ce que les objets extérieurs lui ont suggéré : elle était ainsi conduite à l'éternité de l'âme. Cette opinion a eu de nombreux partisans ; c'est pourtant l'idée, moins analogique, de la simple immortalité qui a prévalu. De même, quand l'homme eut appris des arts mécaniques qu'on peut transformer les agents naturels et leur imprimer un mouvement durable, l'analogie le conduisit à penser que l'être unique qui gouvernait le monde en était aussi l'architecte.33
Elle note un paradoxe. On avait été conduit directement à dire que le créateur n'a pas commencé ; qu'il ne doive pas finir en est, pour ainsi dire, le symétrique. Or, en s'appropriant ce genre de limite, l'homme ne l'adopte plus pour origine : il en fait le terme de son existence immatérielle, qui aura commencé et ne finira pas. L'explication, promet-elle, viendra avec l'examen du lien entre la morale et les croyances.34
L'esprit de système, la phrase de d'Alembert, et l'homme au centre
29–33Voilà, dit-elle, la marche la plus simple : l'intelligence, qui veut pour ses propres ouvrages la simplicité, l'ordre et les proportions, attribue à la volonté du créateur celles qu'elle remarque dans l'univers. Mais l'esprit philosophique ne pouvait se contenter d'une explication qui s'applique également aux faits les plus contraires, car une volonté est par essence plus ou moins arbitraire. Il lui fallait un appui plus ferme ; il chercha partout des lois de nécessité, et y soumit tantôt la toute-puissance divine, tantôt la matière et ses accidents.35
Pressé de trouver au dehors des ressemblances avec son modèle intérieur, mais ignorant encore et la quantité de chaque phénomène et leurs rapports, l'homme de génie cherchait une dépendance mutuelle entre les faits, les ordonnait selon ses convenances intellectuelles, et demandait aux analogies ce qui manquait à ses connaissances positives. L'esprit de système devait égarer : il mettait à la place des certitudes non acquises mille conjectures hardies, que des observations nouvelles démentaient ensuite, et qui léguaient aux générations suivantes de véritables préjugés sur les faits encore inconnus. Il n'a pourtant jamais cessé d'être guidé par la prévision de la vérité.
On a voulu, en dernier lieu, réunir en un seul faisceau les branches de la science, et d'Alembert, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie (1751), l'a dit en une phrase qu'elle cite : « l'univers, pour qui sauroit l'embrasser d'un seul coup d'œil, seroit un fait unique, une grande vérité ». Ces paroles, écrit-elle, renferment le secret des efforts de l'esprit humain ; elle y reviendra pour en faire le point de départ de sa thèse.36
Chaque système voulait ramener les faits connus à un fait unique : on posait entre eux des relations de cause à effet, on voulait une raison de leur être, on cherchait l'unité, l'ordre, les proportions, parce que ce sont les caractères du vrai. Faute de pouvoir les établir, on généralisait, plus ou moins heureusement, les résultats certains : une vérité connue imprimait son caractère à un vaste système, et mille suppositions comblaient l'intervalle entre elle et les vérités secondaires qui semblaient s'y rattacher. Une idée dominait partout : l'homme s'est cru le modèle de tous les êtres, le but vers lequel ils tendent, le centre de l'univers. Le soleil, la lune, les étoiles presque invisibles étaient faits pour fertiliser ses champs et éclairer ses veilles ; le brin d'herbe, l'animal du désert, le coquillage du fond des mers avaient leur utilité, c'est-à-dire étaient faits pour lui. Erreur du jugement d'abord, que l'amour-propre renchérit, et que les religions consacrèrent ; on en voit encore la trace.37
Deux branches de l'ancien savoir, longtemps estimées, sont aujourd'hui tenues pour fausses : l'alchimie et l'astrologie judiciaire. La première enseignait que le corps humain est l'abrégé de l'univers ; ses substances portaient les noms des organes auxquels on les disait semblables — le « foie de soufre » est encore dans la langue commune. Elle voulait l'unité, elle aussi : elle cherchait la panacée, remède universel, et l'alcahest, dissolvant universel qui devait réduire toutes les substances à un seul élément, l'eau ; elle donnait aux métaux les noms des planètes et établissait entre eux des rapports. L'astrologie judiciaire, de son côté, jugeait de l'influence des astres sur le sort de chacun ; l'homme, persuadé de son importance, se croyait menacé par les comètes, et les grands ne doutaient pas que leur mort ne fût annoncée par ces astres vagabonds, qui n'auraient pas pris la peine de visiter la terre s'ils n'avaient été chargés d'avertir ses habitants d'un aussi grand malheur.38
Juger des choses par nos idées : le doute de Kant
33–41La transition est brusque et marquée sur le feuillet : un « II » romain à l'encre épaisse sous le folio 16, et, en marge de l'alinéa, « M. » suivi d'un nom illisible commençant par D, souligné d'un trait qui revient vers le texte.39 Des erreurs antiques, on passe à celles qu'on commet encore.
L'habitude de juger d'une chose par l'idée qu'on s'en fait
33–34Nous avons renoncé à l'astrologie, mais nous gardons l'invincible habitude de juger de la nature des choses par la possibilité de nous en former une idée : nous affirmons ou nions une proposition selon que nous pouvons ou non concevoir ce qu'elle énonce. Nous disons que la matière est divisible à l'infini, parce qu'il est facile de continuer la division arithmétique à l'infini ; et qu'elle ne peut penser, parce qu'elle est divisible et que l'unité de nos opérations intellectuelles répugne à la divisibilité. Or nous n'en savons rien, ni a posteriori, puisque l'expérience n'atteint pas ces questions, ni a priori, puisque la matière ne nous est connue que par des perceptions et que son essence nous échappe.40
On croirait, à notre assurance, que nous avons fait comme le géomètre, qui définit son objet si exactement que la définition en contient toutes les propriétés. La différence est entière : au lieu d'une « équation absolue » qui renferme tout l'objet, nous ne connaissons de la matière que quelques propriétés relatives à nos sens. Et pourtant, dans des questions qui ont si peu de prise, nous disons « il est évident », « il est absurde », « il faut être de mauvaise foi pour ne pas en convenir ». La philosophie a fait des progrès réels, conclut-elle, mais devra encore beaucoup changer pour atteindre l'exactitude.41
Elle rappelle alors sa proposition du premier chapitre : il y a en nous un sentiment profond d'unité, d'ordre et de proportion qui guide tous nos jugements ; dans l'ordre moral il donne la règle du bien, dans l'ordre intellectuel la connaissance du vrai, dans les choses d'agrément le caractère du beau. Il nous est difficile de savoir si ces conditions résultent immédiatement des lois de l'être, ou seulement d'un rapport entre toute autre réalité et notre existence. Des philosophes ont approché la question : les uns ont cherché dans les causes de nos sensations des qualités qui leur correspondent, d'autres ont nié l'existence des objets extérieurs.42
La question de Kant, et l'homme qui ne connaîtrait que lui-même
35–37« De nos jours, Kant a discuté une question de ce genre » : il a fait remarquer que les arguments les plus concluants peuvent être rapportés soit à des rapports nécessaires, soit aux formes de notre esprit — pour Kant, les formes de la sensibilité et les catégories de l'entendement —, de sorte qu'aucune décision rationnelle parfaite n'est permise, quant au raisonnement a priori. Ce doute est légitime, dit-elle, puisqu'on ne peut comparer aucun autre jugement à celui de l'homme. Mais l'opinion qui attribue à l'être en lui-même l'unité, l'ordre et les proportions que nous cherchons partout a pour elle des inductions, qu'elle va exposer.43
Observation préliminaire : notre logique est faite de règles dictées par la raison universelle, et elles ne seraient pas moins certaines pour nous si l'on voulait qu'elles apprennent seulement à former et à reconnaître les jugements qu'aucun homme de bon sens ne peut contester. Supposons alors la raison entièrement isolée : un homme à qui aucun objet extérieur à l'esprit ne serait connu, livré à ses seules pensées et à la société de ses semblables, et qui réunirait en doctrine les vérités de son être, de ses rapports sociaux, de ses affections et de ses devoirs. Il trouverait les idées du bien, du vrai et du beau que nous connaissons ; morale, logique et règles du goût ne changeraient pas, et la littérature, appauvrie, subsisterait par l'art des récits, la peinture des passions et l'invention d'une action poétique. Mais la question de savoir si les rapports entre les parties d'un sujet sont nécessaires en eux-mêmes ou seulement pour nos formes intellectuelles ne se poserait pas à ses philosophes ; peut-être n'en comprendraient-ils pas même le sens, puisque, ne connaissant qu'un seul mode d'existence, ils n'auraient pas la notion abstraite de l'être. Leur logique serait la nôtre ; leurs opinions dogmatiques, très différentes.44
La question élargie : le cercle, et l'enfant qui frappe la table
37–41Elle définit l'objet du doute. La question de Kant sape la réalité absolue de toutes nos certitudes : elle réduit à des vérités relatives celles mêmes dont nous avons les démonstrations les plus claires, et atteint surtout ce que nous croyons des attributs de l'être ; le type qui nous fait distinguer le bien, le vrai et le beau conviendrait à notre manière de sentir sans avoir hors de nous de réalité assurée. Kant, ajoute-t-elle, après avoir rejeté la preuve de l'existence de Dieu tirée de la nécessité d'une cause première, cherche ailleurs ce qui manque au raisonnement — dans la raison pratique, en fait, dont l'existence de Dieu devient un postulat ; elle y voit une concession arbitraire, destinée à protéger son système des formes intellectuelles.45
Sa proposition fondamentale tient : il n'y a qu'un seul modèle du vrai, dont les copies diffèrent comme les objets qui en reçoivent l'empreinte ; en morale, en science, en littérature, dans les arts, nous cherchons l'unité d'existence, l'ordre et les proportions entre les parties d'un même tout. D'où sa question, plus large que celle de Kant : ce modèle, le devons-nous au fait d'exister, considéré abstraitement — tout être intelligent trouverait-il en lui les conditions sans lesquelles aucune existence n'est possible ? — ou au mode particulier de notre être ? La question de Kant y est comprise : notre logique est-elle celle de la raison absolue, ou seulement de la raison humaine ?
Kant a remarqué notre tendance à chercher la cause de tout ce qui nous frappe. Pour elle, cette tendance avertit que nous ne voyons pas l'objet en entier : il se présente comme une fraction, nous en demandons l'unité ; nous le voyons comme partie, nous cherchons le tout. Exemple : frappés d'une propriété des sinus et cosinus, nous demandons pourquoi elle a lieu, car nous n'avons sous les yeux qu'une partie du sujet ; mais si nous remontons à l'équation du cercle, notre curiosité est satisfaite : nous avons l'essence, une existence complète, qu'une intelligence quelconque comprendrait de la même manière.46
Mais de tels sujets sont rares : ils appartiennent aux mathématiques pures, tandis que la logique s'applique à tout. On a vu que la question de sa certitude absolue ou relative est insoluble a priori, et que l'homme isolé, s'il la comprenait, n'hésiterait pas à déclarer ses nécessités intellectuelles absolues. Il irait plus loin, et penserait souvent à l'inverse de nous. Nous avons établi que la matière ne pense pas ; lui n'aurait pas imaginé deux substances en lui, rien ne l'aurait forcé à supposer des volontés invisibles, il n'aurait pas douté de l'unité de son existence ; et si des corps inertes lui avaient été présentés, il les aurait crus doués de sentiment et de pensée, jusqu'à ce que l'expérience réforme ce dogme. Ainsi les enfants qu'on a préservés du contact des objets attribuent au corps qui les heurte la volonté de les frapper ; la loi du talion, « loi de justice innée », les pousse à rendre le coup, et la nourrice qui les y invite ne fait que suivre leur désir d'être vengés. L'observateur dit que l'enfant raisonne mal ; ses idées dérivent pourtant du même sentiment d'analogie qui a mené l'homme, placé autrement, à des dogmes opposés.47
Où trouver la solution ? Les raisonnements a priori ne l'atteignent pas, puisqu'ils sont l'œuvre de la raison même qu'on veut juger ; les preuves extérieures non plus, puisque l'analogie conduit chaque observateur, selon sa position, aux opinions les plus contraires. Si les conjectures de l'homme avaient toujours été vérifiées, si l'observation n'avait jamais démenti ses décisions théoriques, qui douterait de l'absolu de nos nécessités logiques ? Les formes de l'intelligence auraient-elles le pouvoir de plier les objets à leurs convenances ?48
Deux questions, et la réponse de l'histoire
41–55Nous sommes loin de cette position heureuse : l'histoire des sciences montre mille écarts, et l'esprit a dépensé plus d'efforts à détruire ses ouvrages qu'à en construire. Chaque système rendait compte des faits à l'aide de suppositions hasardées, devenait insuffisant, et son autorité faisait alors obstacle à la vérité. D'où deux questions, qu'elle pose et traite dans l'ordre. Si nous portons en nous le type du vrai, pourquoi tant de méprises ? Si notre logique est le recueil des préceptes de la raison absolue, comment avons-nous pu errer si longtemps parmi les suppositions gratuites ?49
Pourquoi tant d'erreurs, et comment une logique sûre peut égarer
41–44À la première : le type du vrai ne s'est jamais tu au milieu des écarts. Chaque système a été inspiré par une vérité incontestable ; l'homme de génie, frappé de son importance et persuadé de l'unité de l'être, a voulu tout y rapporter, et a rempli d'hypothèses les intervalles entre les points solidement établis. Mais il n'a jamais confondu, dans sa conscience, la certitude qui fondait son œuvre avec la probabilité, souvent faible à ses propres yeux, des suppositions qui en liaient les parties. C'est donc dans la pensée des inventeurs qu'il faut étudier l'intelligence, et l'histoire du genre humain se réduit, à cet égard, à celle d'un petit nombre d'hommes. Les esprits communs, juges éclairés dans le cercle de leurs intérêts, ne voient pas au-delà. Parées des formes d'une imagination élevée, les doctrines ont été adoptées avec enthousiasme et enseignées dans les écoles, où il s'agissait de les savoir, non de les juger ; on les commentait de mille manières que le maître n'eût pas admises ; la simplicité première se perdait, les erreurs s'accumulaient, et l'enseignement y restait attaché jusqu'à ce qu'une hypothèse plus conforme aux observations vînt satisfaire ce besoin de savoir qui a si longtemps devancé la science véritable.50
À la seconde : un faux raisonnement que la raison humaine peut reconnaître tel ne prouve rien contre le caractère absolu de nos nécessités logiques. Reste le cas de l'homme de bonne foi et de jugement sûr qui, parti d'un principe certain et raisonnant avec exactitude, arrive à des conclusions que les faits démentent. La cause est dans la définition : il est extrêmement difficile d'énoncer le principe assez précisément pour être sûr qu'il y est contenu tout entier, et qu'aucune idée étrangère ne s'y est glissée. Et cette difficulté tient aux langues. Nées des échanges ordinaires, elles sont exactes pour les choses présentes ou bien connues ; pour les sujets philosophiques il a fallu prendre au figuré des mots clairs au propre, dont la précision ne survivait pas au changement de sens. On a cru y parer en forgeant des mots nouveaux ; mais ils demandaient à être définis à leur tour, et les termes techniques, interprétés diversement par ceux qui cherchaient dans un système accrédité l'appui de leurs idées, sont devenus l'une des sources les plus fécondes de la divagation philosophique : mêmes mots, opinions disparates.51
Des nombres à Newton
45–48La digression historique commence par les mathématiques. Dans un temps très reculé, les propriétés générales des nombres, des figures simples et des corps réguliers ont attiré les esprits nés pour les sciences exactes. Les idées y sont d'une extrême simplicité ; on avait les figures sous les yeux et l'on ne pouvait leur attribuer des propriétés qu'elles n'avaient pas. Des remarques multipliées ont donné une foule de théorèmes, énoncés avec une précision entière — dans l'Antiquité en langue ordinaire, sur des figures désignées par des lettres, car les signes de l'algèbre ne viendront qu'avec Viète et Descartes. Dès leur naissance, les mathématiques ont offert à l'esprit la réalisation entière du type du vrai, qu'il cherchait en vain ailleurs, où mille suppositions s'étaient incorporées à quelques vérités ; et l'homme d'esprit juste sentait, sous les formes absolues de l'enseignement philosophique, que l'étude ne le mènerait à aucune certitude.52
Aussi, quand les sciences physiques, morales, religieuses et politiques étaient encore chargées de doctrines hypothétiques, la géométrie inspirait-elle un enthousiasme qu'on ne retrouve plus : comment l'homme sensible aux conditions du vrai, sortant des systèmes obscurcis par des commentateurs qui se contredisaient de cent manières, n'aurait-il pas été transporté de trouver la vérité au plus haut degré d'évidence ?53
Descartes osa douter publiquement des doctrines de l'école. Il ne renonça pas pour autant à l'espoir, tant de fois déçu, de réaliser la copie fidèle du type de l'être, et reconstruisit l'univers sur un plan nouveau ; mais l'exemple qu'il avait donné servit bientôt à faire rejeter son propre système. Il rendit ainsi à la raison un service immense et lui donna son indépendance ; l'hypothèse des tourbillons, qui appartenait encore à l'âge finissant, en marqua la dernière limite, et les efforts de l'esprit changèrent de direction. Surtout, il réunit les deux parties jusque-là distinctes des mathématiques par l'application de l'algèbre à la géométrie — Fermat y parvenait au même moment de son côté —, et ouvrit une route où l'on ne pouvait plus s'égarer ; la langue du calcul, pliée à cet usage, devint bientôt capable d'exprimer les grands faits du ciel.54
Newton vint, armé d'un nouveau calcul, et l'unité, l'ordre et les proportions de l'univers, que le sentiment du vrai faisait chercher depuis si longtemps, devinrent des vérités mathématiques. Il établit la loi des mouvements célestes et, par une analyse très fine, les mesura ; il fit de l'optique une science nouvelle, et devina sur les corps réfringents des vérités que la chimie ne vérifia que longtemps après : ayant remarqué que le diamant réfracte la lumière comme les corps huileux et inflammables, il le conjectura combustible, ce que les expériences de combustion du diamant (Lavoisier et d'autres, 1772) et Tennant (1797, le diamant est du carbone) ont confirmé.55
C'est de Newton qu'elle date l'alliance des mathématiques et de la physique. Les Anciens, dit-elle, connaissaient déjà la pratique et la théorie de la mécanique et de l'hydrodynamique, comme en témoignent de grands ouvrages et les livres d'Archimède, et l'idée de quantité est si liée à celle de force que ces deux sciences sont essentiellement mathématiques. Ce que les Anciens possédaient en fait, c'est la statique et l'hydrostatique : l'équilibre du levier et des corps plans, les corps flottants ; la dynamique — le mouvement sous l'action des forces — est de Galilée et de Newton, et l'hydrodynamique de Daniel Bernoulli (1738) et d'Euler (1757). Leurs éléments, avec ceux de l'algèbre et de la géométrie, formaient tout le domaine des idées exactes ; ailleurs, les vains efforts du génie et les erreurs sans nombre que traînaient les doctrines des premiers inventeurs.56
Le langage mystérieux des philosophes, plus obscur que leurs idées, contrastait singulièrement avec la langue précise des sciences exactes. Tant que les géomètres furent peu nombreux et isolés, eux seuls le voyaient, et en tiraient un profond mépris pour les autres sciences. Quand les phénomènes célestes se rangèrent sous les lois du calcul, l'étude des mathématiques se répandit, et les bons esprits furent frappés d'une manière d'argumenter si différente de celle de l'école. L'astronomie physique remplaçait des hypothèses discréditées ; cette révolution subite ébranla les préjugés et alarma ceux qui avaient intérêt à leur règne : ils redoutaient jusqu'aux vérités les plus étrangères à leurs doctrines, et, comme le peintre qui écarte du regard tout objet réel, une sorte de perspective morale les avertissait du danger des comparaisons.57
Bacon, le « comment » et le « combien »
49–51Tandis que le système du monde offrait le spectacle d'un mécanisme simple dans son principe et fécond dans ses conséquences, la physique terrestre restait chargée de suppositions. L'attachement aux routines ne pouvait tenir longtemps contre l'espoir de succès semblables dans d'autres études : on sentit qu'il fallait tout refaire. Elle place ici le conseil de Bacon — qui l'avait en fait donné bien avant, son Novum Organum (1620) précédant le Discours de la méthode (1637) et les Principia (1687).58
Les Anciens, guidés par la métaphysique, avaient peu observé, comme s'ils craignaient que les faits ne démentissent leurs systèmes ; à la Renaissance, on admira à juste titre leur littérature, puis tous leurs ouvrages également, on adopta leurs idées, et les controverses ne portèrent plus que sur la manière de les interpréter. Jusque-là on cherchait les causes ; on se mit alors à considérer les phénomènes en eux-mêmes : au lieu du pourquoi, on voulut savoir le comment. Des observateurs laborieux renoncèrent pour eux-mêmes à expliquer, afin de léguer à leurs successeurs une masse de connaissances positives dont la liaison se montrerait plus tard. « C'est de cette époque que datte la connoissance de la nature. Jusque là l'homme l'avoit imaginée ; il la vit alors pour la première fois. » On chercha ensuite à mesurer tout ce qui est mesurable, et au comment se joignit le combien ; les phénomènes devinrent calculables, et les plus simples furent l'objet des recherches des successeurs de Newton.59
De nos jours, poursuit-elle, l'esprit mathématique a tant progressé que la « physique particulière » — l'étude des phénomènes naturels qui ne relèvent pas de l'histoire naturelle — a presque disparu en devenant une branche des sciences exactes, et que la langue du calcul, enrichie de méthodes nouvelles, traite des questions qu'on lui croyait étrangères. C'était vrai d'une partie de la physique de son temps : la mécanique, l'optique, la chaleur, l'électricité statique et l'élasticité venaient d'être mises en équations ; ce ne l'était ni de la chimie, ni de la plus grande part de l'électricité et du magnétisme.60 Il y a moins d'un siècle, les personnes les plus instruites tenaient l'algèbre pour un langage barbare et indéchiffrable ; aujourd'hui ses éléments entrent dans l'éducation, et la raison publique y a puisé des forces nouvelles.61
Les réponses, et la langue du calcul
51–55Reprenant ses deux questions, elle répond d'abord à la première. Le type du vrai est fait d'idées abstraites : il nous avertit de ce qui répugne, de ce qui ne peut exister ensemble, mais il ne suffit pas à nous faire connaître des réalités particulières. Nous savons que chaque chose a une essence, qui est l'unité du sujet, qu'elle se divise, qu'il y a de l'ordre et des proportions entre ses parties ; mais quelle essence, quel ordre, quelles proportions dans un cas donné, le modèle de l'être ne le dit pas. L'homme de génie qui a suppléé par des suppositions à ce qui lui manquait d'observations a donc établi des relations fantastiques, et, si l'on demandait combien de telles conjectures pouvaient se trouver vérifiées, on trouverait la très petite fraction des succès obtenus avant l'époque où les observations précises ont remplacé les assertions.62
À la seconde question, elle a répondu par l'imperfection des langues, qui introduit à l'improviste dans la définition des idées étrangères au sujet. Cette explication est aujourd'hui pleinement justifiée par les théories mathématiques, et le caractère absolu des nécessités logiques ne lui semble plus pouvoir être mis en doute. Car un petit nombre d'hommes a formé une langue précise, où la moindre erreur deviendrait sensible : c'est la langue de la raison dans toute sa pureté ; elle interdit la divagation, signale l'erreur involontaire, et il faudrait ne pas la connaître pour vouloir la faire servir à l'imposture.63
Cette langue reproduit toutes les conséquences du principe qu'on lui a confié. Elle peut donc servir à prouver que l'unité d'essence, l'ordre et les proportions que l'esprit cherche partout n'expriment pas seulement les conditions de notre satisfaction intellectuelle, mais appartiennent à l'être, à la vérité. Lorsqu'on a su rendre une question mathématique — en saisir l'essence assez simplement pour que l'analyse s'en empare —, la nature vient sanctionner les oracles de la science : un fait connu s'est présenté comme la conséquence d'un ordre de choses inconnu, le savant a défini cet ordre, et l'expérience, abondante en circonstances nouvelles, montre bientôt et le génie qui l'a deviné et l'excellence de la méthode. Comment douter que le type de l'être ait une réalité absolue, quand on voit la langue du calcul faire jaillir d'une seule réalité toutes celles qui lui sont liées par une essence commune, et l'observation, par une voie toute différente, montrer hors de la pensée un édifice semblable à celui dont l'homme trouve le modèle en lui-même ?64 L'argument est celui qu'on nommerait aujourd'hui l'efficacité des mathématiques dans les sciences de la nature ; il montre que le monde se laisse décrire par nos théories, non, à lui seul, que nos formes de pensée sont celles de l'être.65
La thèse : le fait unique est nécessaire
55–59« Les préliminaires qu'on vient de lire nous ont paru nécessaires pour bien entendre les idées que nous allons exposer » : ils en fixeront le sens et feront peut-être pardonner ce qu'elles ont de hardi et de nouveau. Nous avançons, dit-elle, vers la réalisation de ce qui ne fut qu'un pressentiment chez les auteurs de tant de systèmes prématurés : ramener toutes choses à une seule, trouver l'unité de l'être. D'Alembert l'a exprimé par la phrase « déjà citée » : « L'univers, pour qui sauroit l'embrasser d'un seul coup d'œil seroit un fait unique, une grande vérité. » Elle ajoute : ce fait unique doit être nécessaire.66
Essence et nécessité
55–56Chercher l'essence d'une chose et chercher sa nécessité, c'est tout un : quand nous connaissons l'essence, nous voyons que l'être qui la possède ne saurait ni ne pas être, ni être autrement qu'il n'est, et l'esprit, appuyé sur la nécessité, trouve le repos. L'attrait des sciences exactes n'a pas d'autre cause : leurs objets sont connus dans leur essence, et l'on ne saurait concevoir qu'ils n'existent pas ; l'esprit y entre dans la possession de l'être nécessaire, de la vérité pure. Partout ailleurs nous ne voyons que des êtres dépendants et des vérités partielles, dont nous cherchons l'origine, et nous admettons sans peine qu'ils pourraient ne pas exister, ou être autres. Cette disposition tient uniquement à notre ignorance. Aussi les progrès des sciences, en liant des faits qu'on croyait isolés, nous forcent-ils, dès que les uns sont établis, à tenir les autres pour nécessaires : nous les voyons alors comme les parties d'une même existence, et non plus comme des unités séparées.67
Contingent, probable, nécessaire
57–58Pour les faits éventuels, l'analyse calcule la probabilité que l'un arrive plutôt que l'autre. La réponse est empirique : sans s'occuper des circonstances qui produisent l'événement, le géomètre dit qu'une cause le fait arriver quelquefois, et que la probabilité qu'elle l'amène est telle fraction. Réponse utile, mais qui atteste notre ignorance. Qu'on demande la probabilité qu'une machine s'arrête à un instant donné : si l'on connaissait parfaitement la force motrice, les frottements et les résistances, on saurait que l'arrêt à cet instant est certain ou impossible — l'instant de l'arrêt serait déterminé exactement. Pour des événements plus compliqués, nous ne savons pas même quelles connaissances nous manquent ; mais faut-il croire les circonstances déterminantes arbitraires, sans ordre, étrangères aux conditions de toutes les réalités connues ? Elle conclut que la distinction du contingent et du nécessaire est, au fond, celle des faits dont on ignore et de ceux dont on connaît la nature.68
L'univers, ce fait unique qui tourmente depuis si longtemps les philosophes, paraîtrait nécessaire s'il était mieux connu ; « on sait que cette opinion a été soutenue ».69
Dieu, la liberté, la balance
58–59Les distinctions entre l'intelligence et la matière, dont elle a montré l'origine, ont repoussé la nécessité jusqu'à Dieu, et l'idée de Dieu a été formée sur le modèle de notre intelligence. On a dit : Dieu est nécessaire, sa volonté est libre, il a voulu l'univers. Mais dire que sa volonté est libre, c'est rompre la chaîne : s'il a pu ne pas vouloir l'univers, l'univers n'émane plus de lui comme les vérités secondaires émanent de l'unité nécessaire dont elles font partie. Le modèle suivi est le sentiment de liberté qui accompagne nos décisions ; or ce sentiment ne nous empêche pas de reconnaître que notre volonté est souvent entraînée par la nécessité. Nous délibérons réellement, mais nous nous décidons ; comme une balance chargée des deux côtés, nous oscillons, et le poids le plus fort fixe la position où le système demeure en repos. La délibération nous donne le sentiment de la liberté et nous distrait de prévoir une décision qui, bien que nécessaire, semble avoir été sur le point de basculer ; aussi une personne qui connaît la situation et le caractère d'une autre prévoit-elle avec certitude le parti qu'elle prendra, tandis que celle-ci, étonnée, assure en toute sincérité qu'il s'en est peu fallu qu'elle n'agît autrement.70
Plus on réfléchit, plus on reconnaît que la nécessité gouverne le monde : à chaque progrès des sciences, ce qui passait pour contingent se révèle nécessaire, des liaisons apparaissent entre des branches crues séparées, des lois là où l'on ne voyait que des accidents. Nous approchons de l'unité de l'être, rêve de l'Antiquité, dont le modèle est dans le sentiment de notre propre existence. Reste à fixer son opinion sur ce modèle du vrai, qui a souvent égaré la raison et qui, dans les temps modernes, la guide si heureusement que ses progrès, d'abord réservés à quelques savants, se répandent dans toutes les classes, éclairent les sciences morales et politiques, la physique, les arts chimiques et mécaniques, et peuvent encore donner aux lettres et aux beaux-arts des lumières nouvelles.71
L'être, l'analogie et l'esprit de système
60–63Une page nouvelle, et, en tête, au crayon et d'une autre main, « Ch 4 » et le mot « type » ; ce qui suit reprend en effet la question du type.72
L'homme qui n'aurait d'autre sujet d'étendue que lui-même connaîtrait l'étendue, et ne douterait pas sérieusement de cette propriété de la matière ; mais ce qu'il connaîtrait avec la dernière évidence, c'est sa propre existence. L'esprit humain a essayé du scepticisme, il a pu soutenir que tout ce qui est hors de l'homme n'est qu'apparence ; mais « le fameux argument, “je pense, donc je suis” » a ramené la raison à la réalité de son être. Le sentiment de l'être est celui de la vérité ; il est inséparable de notre existence et précède toute autre idée. Le bon et le beau dérivent du vrai, mais leur connaissance exige des comparaisons. Selon qu'on a été frappé de l'une ou de l'autre moitié de cette proposition, on a soutenu que nos idées sont innées ou qu'elles viennent des sensations ; les deux opinions sont vraies dans ces limites. Le type du vrai, nous l'apportons en naissant ; en ce sens l'homme est l'abrégé de l'univers, puisque l'être, partout où il se trouve, remplit certaines conditions que l'attention découvrira dans tous les objets réels. Mais cette ressemblance abstraite est très éloignée de celle qu'on a cherchée jadis, et elle explique l'erreur qui a séduit l'esprit humain — celle de l'alchimie, qui voyait dans le corps humain l'abrégé du monde.73
De toutes nos idées, la plus abstraite est celle de l'être, car celle du néant est toute négative. L'être nous appartient, il éclaire notre intelligence. Le beau et le bon sont plus composés : nous les devons à la comparaison entre nos connaissances acquises et notre modèle intérieur. Le grand et le petit, le fort et le faible, la beauté ou la bonté relatives sont des comparaisons dues aux sensations et à la réflexion, qu'il serait absurde de croire innées. C'est à l'uniformité des conditions de l'être qu'il faut attribuer le sentiment d'analogie qui dirige toutes les opérations de l'entendement, et ce sentiment a produit des erreurs grossières aussi bien que des pensées heureuses. Comment une cause constante a-t-elle des effets si différents ? Par les manières diverses dont on a voulu réaliser ce qu'elle indique. Les conditions de l'être sont abstraites — sinon elles ne seraient pas universelles. L'esprit de système consistait à prendre une vérité particulière pour base de tout un ordre de faits, à ne plus considérer ceux-ci que par leurs rapports, vrais ou supposés, avec le premier, et à les dépouiller de leur réalité propre pour les revêtir de celle de la vérité dominante. Au lieu d'analogies, on voulait des identités, plus simples et donc plus satisfaisantes ; on croyait réaliser le type du vrai au gré de l'imagination.74
On devait s'égarer, et pourtant les erreurs ne se sont pas multipliées autant que le vice de la méthode le ferait croire : elles se sont toutes rapprochées de certaines vérités, parce que le sentiment du vrai n'a jamais abandonné les auteurs des systèmes et a retenu leur imagination dans des limites. À l'esprit de système succède aujourd'hui la recherche méthodique. On comprend mieux la généralité des conditions de l'être, on cherche comment elles se réalisent dans chaque sujet, sans plus les confondre avec les conditions particulières de la vérité dont la découverte fortuite a révélé un ordre de phénomènes. On consulte l'expérience ; on multiplie les faits en variant les circonstances ; averti par le sentiment de l'analogie de l'existence de lois qu'il n'aperçoit pas encore, l'observateur sépare les circonstances qui compliquent les résultats et cherche les plus grandes et les plus petites influences. Les faits se classent, un ordre paraît, les lois prévues se manifestent, et une branche nouvelle s'ajoute à la science. Ce n'en est encore que la partie expérimentale. La théorie naît quand les faits se prêtent à une expression analytique dont on tire des conséquences conformes à l'expérience ; les formules révèlent ensuite des faits inconnus.75
Aujourd'hui que plusieurs branches de la physique sont entrées dans les mathématiques, on voit avec admiration les mêmes intégrales, avec des constantes fournies par des phénomènes de genres différents, représenter des faits entre lesquels on n'aurait jamais soupçonné d'analogie. Leur ressemblance devient sensible ; elle est intellectuelle, elle dérive des lois de l'être ; et ce qui fut le rêve d'une imagination hardie — l'identité des rapports d'ordre et de proportion dans les existences les plus diverses — se montre aux yeux et à la pensée avec l'évidence des sciences exactes.76
Les lois de l'être dans l'ordre moral et politique : la mécanique des sociétés
64–76Les lois de l'être ne régissent pas seulement les faits des sciences ; elles s'appliquent à l'ordre intellectuel. C'est en se rapprochant du type du vrai que les théories se perfectionnent, que la morale s'épure, que la politique s'éclaire, que la métaphysique cesse de s'égarer, que les lettres et les arts se rendent compte de leurs règles. Si, par des progrès qui passent encore toute espérance raisonnable, la langue du calcul devenait applicable aux questions morales, politiques, métaphysiques ou de goût, la ressemblance des formules rendrait évidente celle des objets : leur nature propre serait représentée par des constantes, et les propositions de chaque sujet par des fonctions dont les formes reviendraient sans cesse.77
Les formules, et les causes perturbatrices
65–66Son exemple : dans plusieurs genres de phénomènes, les formules montrent une tendance à la régularité, parce que les termes qui expriment l'irrégularité contiennent le temps de manière à s'évanouir après un temps très court. Le « théorème » de la courte durée des causes perturbatrices serait alors attesté, dans les sujets moraux, par les formes du calcul : on verrait combien durent peu les effets de la fraude, du mensonge et de l'injustice, et que le vrai et le juste tendent sans cesse à écarter les obstacles ; en politique, on distinguerait les causes dues à des forces croissantes, qui finissent par dominer, des causes accidentelles, très fortes un instant et bientôt éteintes ; dans les sciences de raisonnement, l'erreur tendrait à disparaître ; en matière de goût, la mode, cause perturbatrice, n'aurait qu'un règne court. « Il est donc vrai que, quelques divers que soient les sujets, les actions qui troublent l'ordre naturel tendent à s'anéantir. »78
Ce théorème n'en est pas un en général, et il faut dire où il est vrai. Dans un système linéaire dissipatif — une oscillation amortie, la conduction de la chaleur —, la solution se décompose en un régime permanent et un régime transitoire dont les termes décroissent comme \(e^{-kt}\) avec \(k > 0\) : là, les écarts s'éteignent effectivement. Dans un système conservatif, rien de tel : les perturbations mutuelles des planètes, dans la théorie de Lagrange et de Laplace, sont périodiques et ne s'éteignent pas ; et dans un système instable, elles croissent. La notion moderne est celle de stabilité asymptotique (Liapounov, 1892).79
Équilibre stable et équilibre instable
67–69L'analogie ne se borne pas à un point : la mécanique rationnelle tout entière offrirait avec la science politique des ressemblances telles que ses théorèmes deviendraient pour elle des propositions incontestables. Un système de forces est en équilibre lorsque leur résultante et leur moment résultant sont nuls ; les forces se compensent, et produisent des réactions dans des directions qui ne sont pas celles de leur action. De même les forces nées de l'état de société : si elles se compensent, le repos se maintient de lui-même, et il y a de l'art à changer la direction où elles agissent en leur opposant des obstacles indirects, dont le parallélogramme des forces pourrait être l'emblème.80
Un repos peut être de deux natures. Écarté d'une position d'équilibre stable, un système tend à y revenir et oscille autour d'elle ; les oscillations s'amortissent s'il y a frottement, et gardent leur amplitude s'il n'y en a pas. Écarté d'une position d'équilibre instable, il s'en éloigne de plus en plus, et ne retrouve le repos que dans une situation toute différente, s'il en existe une. Pour un système conservatif, l'équilibre est stable là où l'énergie potentielle est minimale (théorème de Lagrange–Dirichlet), et, pour un système pesant, là où le centre de gravité est au plus bas parmi les positions voisines (principe de Torricelli) ; l'équilibre d'un corps posé exige en outre que la verticale de son centre de gravité passe par l'appui.81
Elle retrouve les deux cas dans l'état social : des causes d'agitation produisent tantôt de légers mouvements qui cessent d'eux-mêmes, tantôt des révolutions qui ne laissent renaître la paix qu'après de grands changements. La tranquillité est durable quand chaque individu est dans la situation qui convient à sa tendance naturelle ; les États gouvernés sans égard aux tendances sociales restent calmes tant que rien n'agite les esprits, mais la moindre circonstance les ébranle jusqu'aux fondements, et le mouvement ne cesse que lorsque l'État, reconstitué sur des bases plus solides, offre à chacun les garanties qu'il réclamait. Chaque point pesant tend vers le centre de la terre, et la position qu'il atteint dépend à la fois de sa tendance et de ses liaisons ; chaque individu tend vers le bien-être, et la première condition est que le bien-être de chacun nuise le moins possible à celui des autres. Le repos d'un État serait impossible sans égard à la tendance de l'époque, c'est-à-dire à l'opinion : il faut lui opposer de puissants obstacles, ou se conformer à ses exigences — et ce sont là la tranquillité précaire et la tranquillité durable.82
L'impulsion, le centre de gravité et la rotation
70–71Elle passe aux effets d'une impulsion, et c'est ici que sa mécanique doit être redressée. Selon le feuillet, une impulsion dirigée par le centre de gravité meut le système comme si tous ses points étaient réunis en un seul, et toute la force sert à l'effet voulu ; dirigée à côté, elle se décompose en une portion qui fait avancer le système et une portion perdue pour ce but, qui le fait tourner ; et si la première portion était nulle, il ne resterait qu'une rotation, qui tend à rompre les liaisons du système. Ce qui est vrai est ceci. Le centre de gravité d'un système se meut comme un point qui porterait toute la masse et recevrait toutes les forces extérieures, quelle que soit leur ligne d'action (théorème du centre d'inertie) : une impulsion donnée à côté du centre de gravité lui imprime exactement la même vitesse que si elle passait par lui, et y ajoute une rotation. Rien n'est retranché au mouvement d'ensemble. Ce qui est perdu pour lui, c'est de l'énergie : à travail fourni égal, la part dépensée en rotation manque à la translation. Et une rotation pure, sans avancée du centre de gravité, ne peut venir d'une force unique : il y faut un couple. Dans la rotation, enfin, les points les plus éloignés de l'axe vont le plus vite et demandent la plus grande force pour rester liés, qui est nulle sur l'axe.83
L'analogie politique qu'elle en tire garde son sens sous cette forme corrigée, et c'est à elle qu'on la rapporte : quand l'action du gouvernement suit l'opinion, la société se meut comme un seul individu qui agirait selon ses intérêts, et toutes les forces de l'État servent la prospérité ; quand elle la contrarie en partie, une part de l'effort est dépensée en agitation ; une administration qui irait en tout contre l'opinion — c'est-à-dire contre l'intérêt public — agiterait l'État jusqu'à le dissoudre. Les provinces frontières favoriseraient alors l'État voisin qui voudrait les envahir : en politique comme en mécanique, les points extrêmes sont les plus agités, et le désir de séparation serait absurde dans une capitale.
Corps durs, élastiques et mous ; forces vives et levier
71–76Les sociétés sont faites de trois éléments : des intérêts, des passions, de l'inertie. Chacun réunit parfois les trois manières d'être, mais l'une domine d'ordinaire, et ce sont trois caractères, qu'elle compare aux corps durs, élastiques et mous. Les gens d'intérêt tiennent obstinément leur route et ne changent de direction que lorsque l'obstacle a épuisé leur force ; les passionnés prennent au moindre obstacle un parti inattendu, et partent en sens contraire ; les inertes, amis du repos, souffrent de réelles blessures plutôt que de réagir. Dans les temps calmes, les intérêts dominent ; ils indiquent d'eux-mêmes les mesures qui leur conviennent, leur direction est connue, ils fondent l'opinion publique, et les protéger est aisé. Mais que la paix soit troublée, les passions accroissent le trouble en agissant dans mille directions, et l'issue de leur choc est imprévisible. On n'a pas encore fait de statistique des caractères ; il y a sans doute un grand nombre d'hommes qui agissent toujours selon leurs intérêts ; le reste se partage entre les êtres irritables, qui méprisent l'intérêt au prix de leurs passions — dont l'amour-propre est la plus constante —, et les gens inertes, esclaves de leurs habitudes, sans ambition de richesse ni de gloire, ni affections vives.84
Il n'existe, dans la nature, aucun corps parfaitement dur, parfaitement élastique ou parfaitement mou ; de même, aucun homme n'est intéressé au point de n'agir jamais par d'autres motifs, les passionnés cèdent parfois à leurs intérêts, et les inertes peuvent avoir des passions faibles, qui ne sont pas sans effet. Les trois idéaux mécaniques se disent aujourd'hui par le coefficient de restitution \(e\) d'un choc, rapport des vitesses relatives après et avant : \(e = 1\) pour un choc parfaitement élastique, qui conserve l'énergie cinétique, \(e = 0\) pour un choc parfaitement mou, où les corps repartent ensemble ; le corps dur idéal, indéformable, n'a pas de coefficient propre, et la mécanique du XVIIIe siècle le traitait comme un corps mou. Un corps mou heurté se déplace ; ce qu'il absorbe par sa déformation, c'est une part de l'énergie cinétique, non la quantité de mouvement, qui se conserve.85
Le trouble d'un État rompt la balance habituelle entre les trois nombres qui représentent ces caractères : tous reçoivent une impulsion qui les rend passionnés, la force des masses nouvelles est difficile à évaluer, les directions sont incertaines, l'agitation se manifeste par des actions instantanées. En temps de paix, des lumières, l'habitude des affaires et l'intention de faire le plus de bien avec le moins de mal suffisent à gouverner ; en temps de crise, il faut se résoudre vite et avoir du courage, qui ne va pas nécessairement avec l'habileté. S'ajoutent des individus doués par la nature de grandes forces, que leur position annulait dans le calme, et que le trouble fait paraître armés d'une énergie inconnue ; sans étude préalable, ils ne peuvent adopter que les partis violents, où leurs forces trouvent emploi, et qui dispensent de l'adresse qui leur manque.86
« L'égalité est une erreur », écrit-elle, et la mécanique lui fournit encore une image. Deux masses de même poids peuvent avoir des forces vives très différentes — la force vive \(mv^2\), double de l'énergie cinétique \(\tfrac12 mv^2\), dépend de la vitesse. Et le plus petit poids, placé au bout d'un levier, fait équilibre à une masse aussi grande qu'on voudra : il suffit que les moments soient égaux, \(P\,a = Q\,b\), ou, ce qui revient au même, que les travaux virtuels se compensent. De même, les révolutions sont dangereuses et incertaines parce qu'elles changent d'un coup les rapports entre les forces vives des différentes classes ; mais, en vertu du même « théorème » que plus haut, ce qu'elles ont de violent disparaît bientôt.87
L'analogie n'est pas une méthode : elle existe par elle-même
76–79Entre l'ordre physique, l'ordre moral et l'ordre intellectuel, les analogies sont remarquables, et sans elles le langage figuré n'aurait pu naître. On les a senties de tout temps, et l'examen des langues a sans doute tout dit à ce sujet ; il suffit d'observer la justesse de ces passages du sens propre au sens figuré. La force morale et la force intellectuelle se comportent comme la force physique : elles se composent et se décomposent, et nos facultés concourent à un seul acte comme des forces de natures et de directions différentes donnent une résultante qui représente la vraie force motrice.88
La justesse de l'expression frappe davantage lorsque, fondée sur un premier rapport connu, elle vaut encore pour des rapports qu'on n'avait pas en vue. On appelle monstre un être difforme, et, au moral, un être vicieux, parce que le vice est une difformité morale. Or, pour elle, l'anatomie a appris depuis que la monstruosité vient du développement extraordinaire de certains organes, qui attirent à eux les forces de la vie et privent les autres de leur nourriture ; et les êtres qui effraient la société par de grands crimes, ou la troublent par des désordres habituels, ont de même des qualités hors de mesure qui absorbent leur moralité, et manquent de celles qui, chez des gens moins généreux et moins courageux, entretiennent l'amour de la justice et de l'ordre. Un seul rapport bien établi entre deux sujets de genres différents en annonce donc beaucoup d'autres.89
Cette proposition, énoncée formellement, paraîtrait peut-être hasardée ; chacun raisonne pourtant comme si elle était indubitable. Elle contient le principe de l'analogie, qu'« un de nos auteurs » a appelé une méthode d'invention : elle ne lui refuse pas ce caractère, mais le principe convient aussi aux usages les plus communs, puisqu'il dérive du sentiment des lois de l'être, partout semblables. L'habitude de l'étude rend apte à saisir les analogies, et c'est par là qu'elle facilite les connaissances nouvelles : aux premiers mots d'un sujet inconnu, l'esprit cherche à quel « module » nouveau appliquer les lois qui conviennent à tout, puis avance à grands pas, la règle de proportion trouvant mille applications. Mais il ne faut pas appeler l'analogie une méthode : « L'analogie n'est pas d'invention humaine ; elle existe par elle-même. » Notre intelligence est faite pour la reconnaître ; elle instruit l'enfant, et l'induit parfois en erreur, par la même cause qui a produit les systèmes hasardés des philosophes : partout la tendance à généraliser, née du sentiment intime de l'unité de l'être, a précipité le jugement en avant de l'expérience, dont il aurait dû attendre les données.90
L'état des lettres
79–84« Il nous reste à présenter quelques considérations sur l'état des lettres aux diverses époques dont nous avons examiné les opinions systématiques. »91
Les Anciens, si mal informés des phénomènes naturels, si ignorants des lois qui les régissent, et pourtant si féconds en généralités qui embrassaient l'univers, ont atteint la perfection dans tous les genres d'écrire. Il ne faut pas s'en étonner. Le sentiment du beau est tiré des lois mêmes de la nature intellectuelle de l'homme ; les observations qu'il demande n'ont besoin ni des instruments des modernes, ni de cette maturité de raison qui semble avoir remplacé chez eux la fraîcheur d'imagination, dont la force et la grâce venaient peut-être de son indépendance. L'art d'émouvoir et celui de plaire ne demandent que la connaissance des choses humaines. L'esprit s'est d'abord réfléchi sur lui-même : s'il a pu errer en y cherchant le modèle de l'univers et la cause finale de toutes choses, il ne pouvait se tromper sur les lois de son propre être. Il était là, d'emblée, dans la position d'observateur qu'il n'a prise que fort tard à l'égard des objets extérieurs : les faits intellectuels étaient trop près de lui pour qu'il ne les vît pas bien. Le génie qui reproduit et transmet des impressions profondes a donc manifesté sa puissance dès que l'homme a vécu en société. Le goût est sans doute le fruit d'observations nombreuses et n'a été fixé que longtemps après les premiers modèles ; mais il n'a pas fallu un temps immense pour que les remarques fournissent tout ce que l'esprit peut acquérir dans un genre d'étude exempt, par nature, des causes d'erreur qui ont égaré les recherches dont l'objet était hors de lui.92
Les modernes ont voulu imiter la littérature des Anciens et en ont adopté les fictions, qui ne tenaient plus pour eux à des systèmes ou à des croyances : pleines de vie entre les mains des inventeurs, elles se décoloraient dans les écrits d'une nation qui ne les avait pas imaginées, et devenaient énigmatiques et conventionnelles. Aujourd'hui des formes de style plus conformes au caractère national s'imposent, et une école nouvelle fait mille efforts pour créer une littérature qui nous soit propre.93
Notre époque est aussi marquée par l'invasion des formes mathématiques dans des ouvrages qui, par nature, ne peuvent atteindre l'exactitude à laquelle ces formes conviennent : l'emploi maladroit des termes de la certitude produit une sorte de déception intellectuelle qui choque la raison et le goût. On a reproché aux géomètres la sécheresse de leur style, sur la foi des seuls éléments ; or les ouvrages de haute mathématique ont dans le style même un charme inexprimable, une précision élégante, une extrême finesse, l'art de rendre présentes à la pensée des idées qui ne sont pas écrites. Tout cela disparaît dans les copies grotesques qu'on en fait dans le langage commun : on nous présente l'écrin où nous avons l'habitude de trouver des pierres précieuses, et il contient des choses de peu de valeur. Le pire est l'emploi des chiffres là où ils n'expriment aucune valeur réelle : ils usurpent le crédit des connaissances positives et servent à établir l'erreur en trompant les amis de la vérité. Ceux qui, par amour des idées exactes, renoncent aux genres faciles pour dévorer la sécheresse des études élémentaires mériteraient des guides qui aient la conscience du vrai. Les nations sont aujourd'hui comme les individus qui abordent pour la première fois des études sérieuses : incapables de juger les ouvrages qu'on leur présente, elles se dédommagent de leur peine par une confiance aveugle dans les doctrines, et un mépris des formes qu'avaient adoptées des auteurs moins solides.94
Le pédantisme était jadis le défaut des savants ; seule, aujourd'hui, la médiocrité reléguée loin des centres en garde la trace. Mais ce sont des masses entières qui montrent maintenant une confiance illimitée dans leurs lumières et un mépris absolu pour ceux qui, fidèles à d'anciens documents, restent étrangers aux « nouvelles idées » ; la jeunesse surtout, trop instruite à ses propres yeux pour ne pas dédaigner le ton aimable de plaisanterie qui accompagnait chez nous l'instruction réelle. La littérature a besoin des idées dominantes pour retenir l'attention de ses « graves enfans » ; on ne peut plus faire rire qu'aux dépens des ennemis des innovations, et la raillerie, amère, a perdu sa grâce.95
L'avenir : la politique, les lettres et le parallèle des savoirs
84–88« Ne nous alarmons pas de ces symptômes : ils ne seront que transitoires. »96 Le goût du public pour les idées exactes portera bientôt le talent vers les théories politiques ; la vérité, trouvant des organes dignes d'elle, paraîtra simple et se reconnaîtra à ce qu'elle est étrangère à l'emphase des doctrines sentencieuses. La politique recueillera le petit nombre de vérités qui sont à son usage et adoptera les formes de sa nature ; comme toute science d'expérience, elle craindra d'énoncer des théories générales avant d'en avoir vérifié la réalité.97
Une variante, qu'elle a gardée entre crochets, va plus loin : les progrès immenses dont on fait tant de bruit se réduiront au développement d'idées contenues dans les ouvrages des prédécesseurs, revêtues des formes nouvelles que les sciences modernes ont adoptées. Après un temps où une seule partie des connaissances se distinguait par une méthode sévère, tandis qu'ailleurs les idées heureuses restaient mêlées aux conjectures hasardées, l'homogénéité qui caractérisait les travaux des Anciens, dominés en tout par l'imagination, se retrouvera dans des travaux modernes soumis partout à la marche méthodique.98
Les lettres ont perdu leur éclat ; la poésie, si elle ne touche pas aux discussions politiques, est dédaignée ; comment le génie y trouverait-il des inspirations ? Mais un jour plus pur reviendra. L'analogie exige que toutes les branches du savoir se développent parallèlement : l'attention se portera sur chacune tour à tour, jusqu'au moment où, leurs progrès devenant comparables, elles recevront ensemble l'intérêt dû à leur valeur. Ainsi l'élève tourne son attention d'une étude à l'autre, et semble à chaque fois étranger à ce qu'il sait déjà, jusqu'au jour où chaque chose reprend à ses yeux son importance, et où il voit des liaisons là où il ne voyait que des différences. L'esprit humain touche à cette période : bientôt le tableau des sciences, des lettres et des arts offrira une symétrie méthodique qui permettra d'embrasser d'un coup d'œil l'œuvre de l'esprit humain. L'analogie, qui a produit jadis des systèmes hasardés et des allégories ingénieuses, ne s'arrêtera plus à la surface des choses : elle en pénétrera la nature, et le type du vrai montrera dans les sujets les plus divers le caractère commun de toute connaissance certaine.99
Les méthodes géométriques, on l'a vu, ont étendu leur empire aux sciences physiques ; les sciences morales et politiques subiront bientôt la même transformation. L'opinion publique l'attend, et la devance même par un enthousiasme irréfléchi pour les doctrines qui la promettent — erreur passagère et sans danger. Les méthodes existent ; seul l'amour-propre en retarde l'emploi, les hommes capables craignant de n'être pas estimés de leurs pairs et de ne pas trouver de juges hors des sciences. L'obstacle ne durera pas, et elle regarde « dès à présent les sciences morales et politiques comme appartenant au domaine des idées exactes ». La prévision ne s'est pas réalisée au sens où elle l'entendait. Le XIXe et le XXe siècle ont bien mis en nombres et en équations une part de ces sciences — la statistique sociale, l'économie mathématique, la théorie de la décision —, mais elles n'ont pas acquis la certitude des sciences exactes, et la politique n'est pas devenue une science de démonstration.100
Les arts comparés : l'éloquence, la peinture, la musique
88–107Mais l'analogie montrera toute sa puissance quand l'esprit d'examen comparera la manière d'agir des lettres et des arts, puis les modèles qu'offre la nature, et y trouvera partout des copies du modèle du vrai qui appartient à notre être. Ce modèle, réfléchi autour de nous, cause les impressions que nous recevons des objets ; le génie produit à son gré des émotions semblables par des moyens aussi différents que les arts sont séparés, et il doit ce pouvoir au principe de l'imitation, qui dérive du sentiment d'analogie. Sans un type commun aux objets qui nous impressionnent, les arts auraient pu copier les objets, les lettres redire les événements ; ni les uns ni les autres n'auraient su reproduire une impression semblable à celle des choses réelles par des moyens que le sujet ne leur fournissait pas.101
Le module, l'instant choisi, la gradation
89–92Les lois de l'être établissent des rapports entre un « module » donné et tout ce qui tient au sujet dont il est le module, et ce sont ces rapports qui agissent sur l'imagination. L'âme peut être affectée de la même manière par des sens différents, parce qu'elle reçoit alors le même ordre d'idées : l'éloquence, la musique et la peinture procèdent de façon analogue. La peinture ne dispose que d'un instant, mais elle sait le choisir de manière à rappeler ceux qui précèdent et à faire pressentir la suite de l'action.102
Hors des cas où l'auditeur est déjà tout attentif, l'orateur commence avec calme, et le musicien, de même, ouvre sa pièce par une modulation simple et réserve les mouvements expressifs pour la suite. La nature a la même gradation : un crépuscule précède le lever du soleil, un autre en annonce le coucher. Aussi l'écrivain et l'orateur finissent-ils avec la simplicité du début ; une pensée éclatante placée à la fin laisserait l'auditeur dans un éblouissement fatigant, et le goût épuré a proscrit cette manière. Elle affirme que les musiciens, par la même analogie, renoncent aux accords bruyants qui terminaient naguère les pièces, et préparent le repos final non seulement par la modulation qui ramène la tonique, mais par la diminution de l'intensité des sons. C'était une manière, non une règle : les grandes œuvres de son temps finissent souvent avec éclat, et les symphonies de Beethoven, pour ne citer qu'elles, s'achèvent presque toutes fortissimo.103
Pour percevoir l'identité des rapports qui agissent sur l'imagination dans les arts qu'on croit étrangers l'un à l'autre, une seule condition est nécessaire : être familier avec chacun des modules. Les grands effets frappent les moins instruits, mais la finesse du tact demande de l'exercice ; le goût et l'oreille se forment. On se croit pourtant incapable d'apprécier l'harmonie, par un préjugé qui retranche la musique du domaine de l'intelligence. Personne ne veut paraître insensible aux beautés littéraires, et l'éducation prépare l'homme du monde à juger, ou du moins à choisir ses autorités ; en musique, l'enfant peu ému des premiers accords est déclaré non fait pour cet art, l'enseignement est souvent mauvais, on conclut à l'incapacité, et l'argument de l'inutilité de l'art achève de le faire abandonner. Si l'on traitait les lettres ainsi, seuls les êtres d'une sensibilité exquise connaîtraient les chefs-d'œuvre. Les grandes dispositions sont également rares dans les deux genres ; l'éducation et l'opinion expliquent seules que tant d'hommes jugent bien de la littérature et si peu d'une composition musicale. On objecte la disposition naturelle requise pour juger de la justesse d'un son : mais, même s'il n'était pas sûr que l'oreille apprend à distinguer des tons qu'elle confondait d'abord, il resterait une foule de choses, indépendantes du module, qu'un homme intelligent et attentif pourrait apprécier.104
« La musique est une langue »
93–94On ne comprend plus ce que l'histoire rapporte de l'influence des différents modes chez les Anciens ; comment le comprendre, si l'on tient la musique pour l'art de flatter l'oreille ? Réduite à cela, pourrait-elle retenir une attention sérieuse, ou produire les effets qu'on raconte ? Ces merveilles cesseront d'étonner quand on aura montré, en comparant ses moyens à ceux de l'orateur, une vérité que peu de personnes reconnaissent et qu'elles craignent même d'énoncer : la musique est une langue, et une langue énergique. Elle emploie les sons, mais les sons ne la constituent pas. « Elle a ses phrases, ses périodes, ses repos, ses hardiesses. » Ses beautés flattent l'oreille sans s'y arrêter : elles pénètrent l'âme et peuvent la gouverner, comme la poésie emploie des sons articulés agréables, dont on n'aurait qu'une idée incomplète si l'on en oubliait le sens pour n'en écouter que le nombre.105
« La musique est toute métaphysique » : ses expressions sont générales, elle n'a pas de nominatif, elle ne peut exprimer que des sentiments ; mais elle peut mettre l'âme de l'auditeur dans l'état où l'aurait mise le récit d'une action particulière. Elle procède comme toutes les langues et fournit des expressions de tous genres.106
La grâce et la gaîté
94–96Le compositeur doit, comme l'orateur, avoir une idée dominante. Il s'empare de l'attention par des phrases usitées, que personne ne s'étonne d'entendre, et qui amènent le sujet sans l'expliquer tout entier. L'écrivain qui veut occuper son lecteur d'idées gracieuses sans troubler le repos de l'âme sera harmonieux, rejettera toute expression ambitieuse, sera pur et jamais recherché ; le compositeur qui vise le même but sera correct et simple, aucune phrase ne surprendra l'oreille, mais un charme soutenu fera pénétrer dans l'âme le sentiment de la grâce. L'homme de lettres qui veut égayer saura amener les contrastes, mais évitera, s'il craint le burlesque, les tours disparates et les expressions qui conviendraient au tragique. La conversation des personnes aimables n'a pas besoin d'autres effets pour plaire, et l'on y remarque que la plupart des choses gracieuses, dites autrement et à peine changées, deviennent gaies.107
En musique, le rapport entre la grâce et la gaîté est sensible : les mêmes modes, les mêmes coupes de phrases servent aux deux, et le changement de mouvement tient lieu du changement de manière de dire ; plus de vitesse suffit à rendre gaie une pièce qui, plus lente, n'eût été que gracieuse. Mais en musique comme en littérature, la grâce exclut les contrastes qui conviennent à la gaîté, comme la gaîté, sous peine de burlesque, rejette ceux qui sont réservés aux grandes émotions.108
La mélancolie et le désespoir
96–100Les rapports observés entre deux états de bien-être se retrouvent entre des états de tristesse. La mélancolie et le désespoir peuvent naître d'une même cause, et se succéder chez la même personne jusqu'à ce que l'impression, s'affaiblissant, efface l'accent du désespoir et ne laisse qu'une tristesse capable de distraction ; la mélancolie perd alors son abattement, devient douce, parfois chère à ceux qui l'éprouvent.109
Ici le texte se rompt. La vue 97 commence par une phrase sans majuscule qui ne se rattache pas à la dernière phrase, complète, de la vue 96 : « les différens genres, liés entre eux par une origine commune, inspirent à l'homme de lettres, au poëte et à l'orateur des compositions qui ont aussi entre elles des rapports sensibles, et pourtant des caractères divers ».110 Le sens général reste lisible : genres de sentiments apparentés, compositions apparentées aux caractères distincts.
La sombre mélancolie exprime les mêmes idées que le désespoir ; dans la conversation, le passage de l'une à l'autre peut n'être marqué que par le ralentissement ou la précipitation du discours. Il en va de même dans les compositions musicales courtes : une complainte d'une sombre tristesse ferait entendre les accents du désespoir si l'on en pressait le mouvement. Dans les grandes compositions, au contraire, littéraires ou musicales, les caractères sont distincts, et une bonne œuvre deviendrait faible ou mauvaise si l'on se contentait de changer la manière de dire. La raison en est dans notre sensibilité : nous ne pouvons demeurer longtemps dans la situation violente du désespoir ; elle amène une fatigue extrême qui, si l'exaltation ne trouble pas entièrement nos facultés, force l'âme au repos — non le repos du bien-être, mais un abattement proche de la stupeur, une mélancolie sombre, une tristesse profonde.111
Toute composition qui veut rendre ces impressions doit donc se plier à notre sensibilité et faire alterner la peinture de l'extrême tristesse et celle du désespoir ; ces deux aspects d'un même sentiment se trouvent alors si rapprochés que la comparaison est inévitable, et il faut marquer entre eux d'autres différences que celle du mouvement. La nature de ces affections en fournit le moyen. L'abattement s'exprime lentement, et une sorte de monotonie lui convient : le poète et l'orateur choisiront des syllabes douces, faciles à prononcer, qui semblent demander peu d'effort ; le musicien, des notes de même valeur, dont l'effet approche du silence et nourrit la préoccupation qu'il veut faire sentir. Cette attention a le double avantage de renforcer l'effet du changement de manière de dire et de préparer une opposition plus frappante avec les accents du désespoir. De même, les affections violentes placées à côté d'une sombre douleur trouveront d'autres nuances que la seule précipitation : des expressions fortes, des notes dures à l'oreille avertiront l'âme de l'exaltation nouvelle. Le poète, l'orateur, l'auteur dramatique — écrivain ou musicien — tirent leurs grands effets de l'art d'amener un mot, une note inattendus : l'âme identifiée à l'action voit tout à coup un incident qui en redouble l'impression, et se trouble, alarmée d'un surcroît de malheur dont elle ne peut plus mesurer l'étendue.112
Le drame lyrique, l'auditeur et l'extrême
101–107En procédant ainsi, les auteurs suivent l'ordre même des événements qui nous touchent : tous les jours, un détail nouveau d'un malheur connu en redouble l'impression jusqu'au désespoir. La ressemblance des arts entre eux et avec les faits qui nous émeuvent tient à l'identité des rapports, sans laquelle il n'y aurait pour nous ni sentiment vrai ni idée claire. Chaque art, comme la réalité qu'il imite, a son module propre, et c'est par là qu'ils diffèrent ; mais le module adopté, rien n'est plus arbitraire entre les parties de l'action : leur liaison est nécessaire, et, intervertie, elle détruirait la suite et la gradation de l'intérêt.113
Une composition bien ordonnée, l'âme aime à en suivre le développement ; la variété prévient la fatigue et soutient l'attention, et plus l'œuvre est forte, moins elle peut s'arrêter sur une seule impression — la tristesse deviendrait assoupissante, les accents du désespoir trop répétés ne seraient plus entendus. La musique, pour qui entend sa langue, est de tous les discours du sentiment celui qui exige le plus de variété, parce qu'il est le plus pénétrant. La nécessité est si forte qu'on introduit dans le drame lyrique les incidents les plus invraisemblables, quand l'action n'en fournit pas, pour donner au compositeur des sentiments de genres différents à mettre en scène : la partie poétique expose une action déterminée, la partie musicale saisit l'occasion d'exprimer les sentiments généraux et abstraits qu'amène le récit.114
De là les jugements opposés. L'homme peu sensible à la musique qui va entendre un chef-d'œuvre lyrique cherche malgré lui une distraction dans l'intrigue ; il s'étonne du peu de liaison des scènes, ne voit pas l'art des transitions entre des beautés si énergiques que chacune, prolongée, serait une fatigue horrible, et sort persuadé d'avoir jugé ce qu'il ne sait pas entendre. L'amateur, lui, est pleinement satisfait et n'a pas vu les prétendus défauts. Ce jugement est unanime : âge, sexe, condition, savoir ou ignorance n'y créent aucun désaccord tant que dure l'impression. L'accord se trouble ensuite ; et, chose inexplicable à qui ignore la musique, les disputes les plus vives sur les écoles et les interprètes disparaissent, ou ne se soutiennent plus que par entêtement, en présence de l'exécution. C'est que la diversité est dans l'opinion, et l'uniformité dans les facultés de sentir ; l'opinion est une force constante, l'impression doit être en acte pour valoir, le souvenir la reproduit mal, et elle s'affaiblit avec l'éloignement de sa cause, laissant l'avantage à l'opinion. Par la même raison, l'amateur, quelque confiance qu'il ait dans sa raison et son goût littéraire, n'est pas choqué des invraisemblances : saisi par ce qu'il entend, il n'a pas le loisir d'en juger l'à-propos.115
Le compositeur habile, comme les grands orateurs, tient l'âme de ses auditeurs dans sa main. Quand le trouble qu'il a produit ne peut plus croître, il ne laisse pas s'affaiblir l'impression qui fait son triomphe : il la remplace par une autre, et garde ainsi tout son empire. Il mesure les impressions, sait combien de temps elles peuvent nous posséder, et se garde d'atteindre la limite de nos facultés. Car ce qui est extrême échappe à l'attention, et la faculté de sentir a ses bornes. La remarque vaut en tout genre, parce que les lois de l'être sont partout les mêmes : un malheur extrême n'est pas, dans les premiers moments, senti plus vivement qu'un malheur moindre ; les instants suivants font reconnaître la différence. La raison en est que nos jugements ont besoin de connaître leur objet, et qu'une impression d'une force extrême nous jette dans un trouble qui rend l'âme incapable de comparer, et donc de juger l'intensité du mal. Mais les affections qui ont une cause extérieure tendent à s'affaiblir : le chagrin cuisant semble d'abord devenir plus poignant, parce que l'impression, qui empêchait d'en mesurer l'étendue, diminue réellement et laisse la réflexion en montrer les faces ; si la cause a été moins forte, l'effet est connu plus tôt, et l'affaiblissement apporte un soulagement.116
Conclusion : l'épuisement des lettres et l'époque qui vient
107–110Les lettres et les arts sont notre ouvrage, et leur but est notre bien-être : leur première règle est donc de ne pas pousser leur action jusqu'au degré extrême qui trouble le jugement, ou, s'il est dans leur nature de l'atteindre et que de grandes beautés en naissent, de nous tirer au plus vite de cette position pénible en portant notre attention vers une région moins sombre.117
On reproche à la littérature son épuisement, et au goût de l'exactitude sa sécheresse ; il semble que l'imagination perde sa puissance quand la raison établit son empire. Elle en convient pour le passé. Les temps où des hypothèses faisaient toute la richesse intellectuelle, où l'homme trouvait en lui-même les convenances auxquelles il soumettait la nature, étaient très favorables à l'imagination : les doctrines hasardées ne contrastaient pas avec la science, les fictions poétiques tiraient leur charme d'une demi-croyance qui leur prêtait une sorte de réalité, l'histoire et la fable se mêlaient, et ce qui était allégorie pour les uns était pour les autres le récit de faits merveilleux. Cette disposition donnait à l'art de bien dire une importance qu'il ne peut garder quand la condition première est de dire vrai ; la faculté créatrice a disparu avec le crédit des fictions.118
Mais si notre culture attache plus de prix à la solidité qu'à l'éclat, si nous voulons que la raison domine toutes les productions de l'esprit, si même le goût des recherches refroidit l'imagination, il ne faut pas désespérer d'une époque où toutes nos facultés s'uniront dans des productions d'un genre nouveau. Les nations éprouvent aujourd'hui ce qu'éprouverait un jeune homme passé de la littérature aux études sérieuses : le charme des premières occupations l'abandonne, une vive curiosité le remplace, et, l'éducation achevée, chaque chose retrouve à ses yeux son importance réelle. Et comme l'éducation des sociétés consiste moins à répandre les connaissances anciennes qu'à en acquérir de nouvelles, comme nous marchons vers des théories fondées sur des vérités incontestables, nous finirons par rendre aux branches du savoir une harmonie qu'elles ne durent autrefois qu'à l'imagination. Tant de vérités de genres différents, groupées autour d'une vérité première qui est le fait principal du sujet, mettront en pleine lumière l'identité des rapports entre le module de chaque science et de chaque art et leurs parties. Les lois de l'être, les conditions du vrai, montrées sous mille faces à la fois, échaufferont l'imagination ; un enthousiasme nouveau, fondé sur une base plus solide que celui qui embellit les fictions, inspirera les poètes et les orateurs. Au lieu de créer l'univers selon les caprices de nos volontés, ils nous le montreront tel qu'il est ; et si le génie entre dans cette route, il verra avec admiration que l'art de créer n'a été que celui de copier et de transporter ailleurs de faibles parties d'un tableau qu'il lui sera donné de savoir peindre en entier.119
Ce que les transcriptions laissent en suspens
7–110Ce qui suit n'est pas la liste des mots douteux — les notes les portent tous — mais celle des points où la transcription ne permet pas une lecture continue, et de la façon dont cette lecture les a traités.
- La rupture des vues 96 et 97. Une phrase complète, puis une phrase sans majuscule qui ne s'y rattache pas. Rien ne signale une lacune matérielle ; la lecture donne les deux phrases telles quelles et ne supplée rien.
- Les phrases que l'auteur n'a pas remises d'aplomb, et que la lecture donne dans leur sens probable, en le disant en note : la fin de la vue 13 (une épithète perdue), la phrase sans verbe de la vue 16, la phrase reconstituée de la vue 20 (ordre conjectural et deux mots de l'éditeur), « Le lecteur vient ensuite donc cherche » (vue 21), le début de la vue 35 sur Kant (« sa remarque expresse »), « et à celles qu'il qu'il doit aux sociétés humaines » (vue 36), le « pas » absent de la vue 52, « L'homme, peut-il pas d'autre sujet d'étendue » (vue 60), la place d'« averti » (vue 63), la phrase non construite de la vue 96 et la fin de phrase remaniée de la vue 99.
- Le nombre de la vue 72. « Plus de … sur cent » : le chiffre, surchargé, n'est pas lu, et la lecture n'en avance aucun.
- Le passage marginal de la vue 107, une quinzaine de lignes raturées ligne à ligne et barrées : rien n'en est lu.
- Les additions biffées illisibles, dont la plus longue est la note marginale de six lignes de la vue 23, à l'ouverture du chapitre 2.
- Les chapitres. Elle n'a titré que les chapitres I et 2. « Ch 4 », « Ch. 5 » et « Ch. 6 » sont au crayon d'une autre main, et aucun « Ch. 3 » n'est écrit ; le « II » romain de la vue 33 n'est pas expliqué. La division de l'essai en chapitres, au-delà du deuxième, ne peut donc pas être établie à partir de ces feuillets, et cette lecture ne l'établit pas.
- Les noms des autres mains — « Gutmann », « Pennequin », « Derache » et leurs variantes, « Varlé », « Cherenoz », « Chévenon », « Georges », et le « M. D… » de la vue 33 — sont presque tous lus avec doute ; que ce soient des compositeurs est une inférence de la transcription.
- La foliotation : pas de folio 3 entre les vues 7 et 9, un second chiffre ambigu au feuillet de la vue 71 ; et, dans la pagination de sa main, ni « 4 » ni la plupart des nombres des vues 61 à 80.
- Le sens de « module » (vues 10, 78, 89 à 92, 101, 110), que la transcription laisse ouvert ; la lecture en propose un en note, comme une interprétation.
- Deux renvois sans objet. La vue 29 promet d'expliquer le paradoxe de l'éternité de l'âme « lorsque nous nous occuperons de la liaison établie entre la morale et les croyances » ; aucune page du volume ne le fait. Les petites croix de renvoi des vues 24 à 40 n'ont pas d'objet sur les pages.
- Le destinataire et la date de la lettre d'envoi : l'identification de Champollion-Figeac et la date de septembre 1833 sont des inférences de cette lecture, dites comme telles.
Notes
- Vue 1, mire « Ce document a été microfilmé tel qu'il a été relié » ; vues 2 à 4, plats marbrés à l'étiquette « FR. 9117 », contre-plat, garde blanche ; vue 6, blanche ; vue 111, feuillet blanc ; vues 112 et 113, reliure. Rien de cela n'est transcrit. ↩
- Versos blancs : vue 12 (dos du feuillet collé de la vue 11), vue 14 (dos de la vue 13) et vue 66. Le feuillet d'addition de la vue 11 est plus petit que les autres et monté. ↩
- Le folio 3 manque à la série, qui passe de 2 (vue 7) à 4 (vue 9) ; la transcription du lot 1 suppose qu'il répondrait au panneau d'adresse de la vue 8, qui ne porte aucun chiffre visible ; à la vue 71 le second chiffre est ambigu, et la transcription n'y porte aucun folio. Toute la série a été lue sur les vues, aucune n'est inférée des numéros de vue. ↩
- Aucun « 4 » n'a été trouvé dans cette série ; le feuillet collé de la vue 11 porte seulement une croix. Dans le lot 4 (vues 61 à 80) les nombres sont presque tous illisibles sous la biffure : on lit 60, 66 et 69 aux vues 70, 76 et 79. ↩
- Autres marques de même genre : « N. 2 » encadré (vue 21), « Fl. 7 » encadré (vue 69), « Double » au crayon (vue 89), un « avait » en lettres droites dans l'interligne (vue 70), et, peut-être, des additions d'une écriture plus fine à la vue 30. Leur rôle n'est établi nulle part dans les transcriptions, et cette lecture ne l'établit pas davantage : elle n'a confronté le manuscrit à aucune édition imprimée. ↩
- Vue 51. Le participe est au féminin sur le feuillet. ↩
- Vue 7, f. 2r ; timbre « Bibliothèque royale » non transcrit. L'adresse est au verso, vue 8 : « Monsieur Champollion Conservateur à la Bibliothèque Royale ». ↩
- « ne connaissant pas personnellement Mlle Germain » et « l'envoi que je lui en ferais » : les deux mots en italique sont des lectures incertaines de la transcription. ↩
- La signature est lue d'après la notice du feuillet de titre (vue 5), qui nomme le donateur « M. Lherbette député & neveu de l'auteur ». La date est écrite à gauche de la formule finale. ↩
- La lecture « septembre 1833 » combine le « 7bre » de la lettre et le millésime de la référence d'entrée ; c'est une inférence. Letronne n'est pas autrement nommé : Jean-Antoine Letronne, l'helléniste, est le seul de ce nom que le contexte suggère, et la lettre ne le qualifie pas. ↩
- Vue 9, f. 4r ; page 1 de sa numérotation. Au centre, « Ch. I. », souligné, puis le titre. En marge du premier alinéa, d'une autre écriture, « Gutmann », souligné ; l'alinéa est ouvert par un crochet. ↩
- « soumise », biffé, remplacé par « assujetie ». ↩
- Fin de la vue 9 et haut de la vue 10 (page 2) : « pouvons », biffé, remplacé par « pourrons », lecture incertaine ; le premier mot biffé de la vue 10 est noirci et illisible ; « comment », biffé, est remplacé par « que ». La question qu'elle écarte ici est celle qu'elle reprend, en la rapportant à Kant, à partir de la vue 35. ↩
- « d'un coup d'œil » : lecture incertaine. Le mot « module », qui reviendra dans les pages sur les arts (vues 89 à 92, 101, 110), a ici son sens d'architecte : l'unité de mesure propre à un ordre, à laquelle toutes les proportions se rapportent. C'est une interprétation de cette lecture ; la transcription laisse le sens du mot en suspens. ↩
- La phrase commence au bas de la vue 10 et s'achève en tête de la vue 13 (f. 6r, page 3) ; la vue 11 est un feuillet d'addition, et la vue 12 son verso blanc. ↩
- Vue 13. La fin de cette phrase n'est pas établie au manuscrit : après « la littérature la plus » vient un mot illisible ; après « et les découvertes », un mot recouvert commençant par « d », deux mots biffés lus avec doute « ce genre », « s'enrichit » écrit au-dessus, puis un mot surchargé devant « sciences ». La phrase modernisée ne garde que ce qui en est sûr ; l'épithète de la littérature est perdue. ↩
- Ce paragraphe est le feuillet collé de la vue 11 (f. 5r), plus petit, marqué d'une croix « + » ; la même croix est tracée au bas de la vue 13, sous le dernier alinéa, et c'est là que cette lecture le place, alors que la transcription le laisse dans l'ordre des vues. L'ordre des deux phrases est inversé ici : le feuillet commence par les lois de l'esprit et finit sur le trait de génie. Corrections : « l'éloquence », biffé, devient « littérature » ; « conduits » devient « transportés » ; « nouveau » devient « inattendu ». ↩
- Vue 15, f. 7r ; page 5 de sa numérotation. Un mot biffé illisible après « il ». « l'avoit d'abord guidé » est ainsi au manuscrit. ↩
- Vue 16, page 6. Le premier alinéa de la page est barré d'une grande croix, biffé ligne à ligne, et récrit aussitôt dessous ; il contient quatre mots illisibles et ne diffère de sa reprise que par l'ordre des idées. Dans la reprise, les corrections se chevauchent et la phrase reste incomplète au manuscrit : entre « elle lui offrira le moyen » et « besoin d'ordre et de proportion » le verbe manque ; « satisfaire à ce besoin » est supplé ici par le sens. Mots incertains : « dérouler » (la chaîne des vérités), « au », et, biffés, « amenaient » et « avant » (en marge). Vue 17, f. 8r, page 7 : avant « Et il entre alors avec joie », deux lignes biffées disaient que « l'autorité de sa démonstration succèdera aux simples prévisions de son jugement » — la phrase sur la démonstration a été retirée, et la joie de l'entrée en carrière est restée. ↩
- Vue 17. En marge de l'alinéa « Les auteurs dont nous comparons », d'une autre écriture, un nom lu avec doute « Cherenoz ». Le début de la phrase « Il se présentera toujours encore des idées » est une lecture incertaine d'une ligne surchargée, précédée d'une ligne biffée (« Comment l'époque ou et époque des travaux ») et de deux groupes de mots biffés illisibles ; « dans le cours du travail », entouré d'un trait, n'a pas de place sûre. ↩
- Vue 18 ; en tête, un chiffre sous une tache, sans doute 8. Le mot « style » est en partie couvert d'une tache et lu avec doute. ↩
- Vue 18 (fin) et vue 19, f. 9r, page 9. En tête de la vue 19, d'une autre écriture, un nom lu avec doute « Deraihe ». Les corrections de « Les personnes … de charme » se superposent en trois couches ; une première rédaction, biffée, disait que les initiés « trouvent dans l'analyse les », un mot illisible, « une sorte d'attrait », et un second mot illisible. « leur », devant « fait choisir », est couvert d'une tache. Le mot « harmonie », sur le feuillet, désigne l'accord entre les sons ; « musique » est de cette lecture. ↩
- Vue 19. La ligne qui suit, biffée, s'interrompt au bas du feuillet (« tellement que dans des genres de perceptions »). ↩
- Vue 20, page 10 ; aucun folio (verso). Le haut de la page est très raturé, et la phrase « Au premier coup d'œil … l'identité des rapports » est reconstituée par la transcription à partir de corrections superposées dans deux interlignes ; l'ordre retenu est une conjecture, un mot surchargé n'est pas lu, et « nous avons » (dans « cette variété dont nous avons parlé ») n'est pas écrit : c'est un ajout de l'éditeur. Mots incertains : « confondues » (les opérations « confondues, les mêmes »), « de l'esprit ». ↩
- Fin de la vue 20 (« l'adoption » des emblèmes, et « a » devant « choisis », lectures incertaines) et vue 21, f. 10r, page 11 barrée. Le haut de la vue 21 est très raturé, et la syntaxe du passage n'est pas arrêtée au manuscrit : « Le lecteur vient ensuite donc cherche » ; « de n'avoir à faire usage » est incertain ; quatre mots biffés sont illisibles. En marge, « N. 2 » dans un cadre. Le dernier alinéa de la vue 21, « Le bienfait de l'imprimerie », est barré d'une grande croix et récrit au verso. ↩
- Vue 22, page 12 barrée (verso du f. 10). Deux mots chargés d'encre, au-dessus de « augmentent » et devant « révélations », ne sont pas lus. La construction « aujourd'hui que le bienfait de l'imprimerie, en assurant …, il n'aura plus » est restée telle au manuscrit ; la phrase modernisée la dénoue. « l'ame » remplace « l'esprit », biffé. ↩
- Vue 23, f. 11r, page 13 barrée. « Ch. 2 » est écrit au-dessus du titre et souligné. En marge du premier alinéa, « Variante », suivi d'un mot biffé : le chapitre s'ouvre donc sur une rédaction que l'auteur tenait pour une variante. La formule « Sans nous astreindre à aucun ordre historique » est à la vue 26. ↩
- Vue 23. « nous trouvons qu'elle » (la littérature a commencé), écrit au-dessus de la ligne, est une lecture incertaine, et la phrase n'a pas été remise d'accord avec cet ajout ; « de » est porté en marge devant « La littérature », dont la majuscule reste. Cinq mots biffés dans ce paragraphe sont illisibles, et une addition de six lignes, dans la marge de gauche, est entièrement biffée et ne se lit pas. Le bas de la page est laissé blanc. ↩
- Vue 24, page 14 barrée (verso du f. 11). Un mot biffé devant « individualité » est illisible ; « ont » (présidé) est incertain. De petites croix de renvoi suivent « imagination », « sentir », « poétique » et « premiers tems », et un « 1 » est porté au-dessus de « êtres inanimés », sans objet sur la page ; la même chose se répète aux vues 25, 31, 32, 37, 38, 39 et 40. ↩
- Vue 25, f. 12r, page 15 barrée. L'addition marginale est appelée par une croix après « sa propre existence » ; son « que » est incertain. « d'autre » (il n'imagine d'autre cause) est incertain, sa première lettre empâtée ; au-dessus de « n'imagine », un mot barré, peut-être « suppose ». ↩
- Vue 26, page 16 barrée (verso du f. 12). « les esprits existent, ils connoissent, ils veulent, ils agissent » est souligné d'un trait ondulé. « devoit » est écrit au-dessus de mots biffés dont le second est illisible ; « expliquoient » est écrit sur « expliquer », au-dessus de « avoient servi à », biffé. Un mot biffé après « des lois immuables » est illisible. ↩
- Vue 27, f. 13r, page 17 barrée. Trois petits mots au-dessus de « L'état » ne se lisent pas sûrement. La citation porte des guillemets sur le feuillet. ↩
- Vue 27 (fin) et vue 28, page 18 barrée (verso du f. 13). La syntaxe de la phrase sur la méthode n'est pas tout à fait arrêtée : « nous l'avons déjà » est porté en marge, suivi de mots biffés, et deux mots biffés sont illisibles. La phrase « Elle se trouvoit donc naturellement conduite à l'éternité de l'ame » est une addition marginale appelée par une croix ; elle remplace « Cette méthode », biffé, et les mots d'interligne qui l'accompagnent (« du reste », « de l' ») ne sont pas sûrs. ↩
- Vue 29, f. 14r (le 4 écrit par-dessus un premier chiffre), page 19 barrée. « Voici » est encadré d'un trait. Cet examen promis de la morale et des croyances ne se trouve dans aucune page du volume. ↩
- Vue 29. La construction « par son essence en plus ou moins arbitraire » est restée telle au manuscrit. Quatre lignes biffées suivent, reprises plusieurs fois entre les lignes et en partie illisibles ; on y lit que « l'imagination sans cesse tourmentée » essaya une infinité de manières de se rendre compte des réalités qui la frappaient. ↩
- Vue 30, page 20 barrée (verso du f. 14). Le feuillet ne nomme pas d'Alembert ici, mais « L'auteur de la préface de l'Encyclopédie », qui « dit, en la terminant » ; il le nomme à la vue 55. Deux précisions sont de cette lecture. La phrase n'est pas à la fin du Discours : elle se trouve dans sa première partie, là où d'Alembert traite de l'enchaînement des connaissances et du véritable esprit systématique. Et le texte imprimé ne dit pas tout à fait ce qu'elle cite : « d'un seul point de vue » et non « d'un seul coup d'œil », avec « ne serait, s'il est permis de le dire, qu'un fait unique et une grande vérité ». Elle cite de mémoire, ou abrège. Sur le feuillet, « l'Encyclopédie », « en un seul faisceau », « sans doute » et quelques autres additions de cette page sont d'une écriture plus fine et plus droite, peut-être d'une autre main ; « et » (trouvoit dans les analogies) est incertain ; un mot biffé devant « l'effet inévitable » est illisible. ↩
- Vue 31, f. 15r ; en haut à gauche un nombre barré dont on lit le 2, le second chiffre se confondant avec le trait. Vue 32, page 22 barrée (verso du f. 15). « on les concentroit dans des relations imaginaires » : la fin du verbe est surchargée, et la lecture incertaine. ↩
- Vue 32 et haut de la vue 33. Le feuillet écrit « l'alcali ou le dissolvant universel ». Le dissolvant universel des alchimistes s'appelait l'alcahest (le mot se lit chez Paracelse, et van Helmont en fit la théorie) ; l'alcali est tout autre chose, une base. La réduction de toute substance à l'eau est bien celle que van Helmont prêtait à l'alcahest : cette coïncidence n'est pas une citation, et le feuillet ne nomme personne. Le « foie de soufre » (hepar sulphuris, un mélange de sulfures de potassium) doit son nom à sa couleur. Le feuillet écrit ensuite « L'astronomie judiciaire », après « astrologie judiciaire » quelques lignes plus haut ; cette lecture garde le second terme, qui est le sien. Mots biffés illisibles : quatre, dont trois au-dessus de « qui » et un devant « ressemblances ». ↩
- Vue 33, f. 16r, page 23 barrée. Ni le « II » ni le nom ne sont de sa main, et rien sur le feuillet ne dit ce que le chiffre divise. Ce n'est pas un titre de chapitre, et cette lecture ne le traite pas comme tel. ↩
- Vue 33. Le feuillet écrit « à posteriori », « à priori », soulignés. Les deux exemples sont exactement ceux que Kant range parmi les questions que la raison ne peut trancher — la divisibilité à l'infini dans la deuxième antinomie de la Critique de la raison pure (1781), la simplicité de ce qui pense dans les paralogismes ; la coïncidence est notée ici, le feuillet ne renvoie pas à Kant à cet endroit. ↩
- Vue 34, page 24 barrée (verso du f. 16). Les onze premières lignes sont d'une encre plus pâle que la suite, les corrections d'une encre noire. « avons » (à balancer les probabilités) est surchargé et incertain ; un petit mot barré au-dessus de « lorsque » est illisible. ↩
- Vue 34. Deux corrections montrent la pensée qui se retient : « absolument impossible », biffé, devient « difficile » (de savoir), et « le résultat nécessaire », biffé, devient « le résultat immédiat ». Le feuillet ne nomme aucun philosophe. Les deux positions répondent, en termes d'aujourd'hui, à la distinction lockienne des qualités premières et secondes, et à l'immatérialisme de Berkeley — à ceci près que Berkeley niait l'existence d'une substance matérielle, non celle des objets tels que nous les percevons ; « nier l'existence des objets extérieurs » force sa thèse. Le mot du feuillet est « causes occasionnelles », qui est aussi le nom de la doctrine de Malebranche ; il paraît pris ici au sens courant. ↩
- Vue 35, f. 17r, page 25 barrée. Le début est très repris et sa syntaxe n'est pas arrêtée : « sa remarque expresse » est une lecture incertaine, deux petits mots en marge (« porte par », « ce que ») sont ramenés par un trait sans place sûre. Une correction dit l'attitude envers Kant : « a fort bien établi », biffé, devient « a discuté ». Pour Kant, ce qui revient à « nous » dans la connaissance n'est pas seulement l'entendement : ce sont les formes de la sensibilité (l'espace et le temps) et les catégories de l'entendement, conditions de toute expérience possible ; le feuillet réduit le tout aux « formes de notre entendement ». ↩
- Vue 36, page 26 barrée (verso du f. 17). La syntaxe de « et à celles qu'il qu'il doit aux sociétés humaines » n'est pas arrêtée ; la phrase modernisée en garde le sens probable. Un « 2 » et un « 1 » en marge devant « la peinture des passions » et « des sujets » indiquent peut-être un ordre à rétablir. « pouvoit être » (leur logique pouvait être la nôtre) est incertain ; un mot biffé après « ne seroient » est illisible. ↩
- Vue 37, f. 18r, page 27 barrée ; écriture plus régulière. Ce que dit le feuillet de Kant doit être précisé. Kant rejette en effet la preuve cosmologique (par la cause première), mais aussi la preuve ontologique et la preuve physico-théologique. Le feuillet dit qu'il « cherche dans le sentiment ce qui manque au raisonnement » ; or ce n'est pas au sentiment qu'il le demande : dans la Critique de la raison pratique (1788), l'existence de Dieu est un postulat de la raison pratique, exigé par la loi morale : une croyance de la raison, non un sentiment. Correction significative sur le feuillet : « système de la causalité », biffé, devient « système des formes intellectuelles ». La construction « à cette de l'univers » est restée telle. ↩
- Vue 38, page 28 barrée (verso du f. 18), et vue 39, f. 19r, page 29 lue avec quelque doute. L'exemple doit être précisé. De l'équation \(x^2 + y^2 = 1\) du cercle unité, où l'on pose \(x = \cos\theta\) et \(y = \sin\theta\), se tire immédiatement la relation \(\cos^2\theta + \sin^2\theta = 1\) ; mais les autres propriétés des sinus et cosinus — les formules d'addition, par exemple — demandent davantage que l'équation : la définition de l'angle par la longueur d'arc et la géométrie des rotations. L'équation ne « renferme » donc pas toutes les propriétés au sens où le feuillet le dit. Ce que Kant dit de la recherche des causes répond, dans la Critique de la raison pure, à l'exigence de la raison de remonter à la totalité des conditions, l'inconditionné ; la réponse du feuillet, « la partie cherche son tout », en est proche, et le feuillet ne le dit pas. ↩
- Vue 39, en marge, d'une grande écriture, « Pennequin », souligné ; plus bas, « Absolue » en marge, mis par la transcription après « certitude ». « il hésiteroit pas », sans « n' », est ainsi au manuscrit. Le verbe avant « pas douté » est surchargé (« n'eût », incertain), et, dans « il n' … pu manquer », un mot biffé et un mot surchargé ne se lisent pas ; deux autres mots biffés sont illisibles. Vue 40, page 30 barrée (verso du f. 19) : « talion » est écrit d'une plume chargée et lu avec doute. ↩
- Fin de la vue 40 et vue 41, f. 20r, page 31 barrée. Le feuillet écrit « l'absolutisme de nos nécessités logiques » ; le mot « absolutisme », qu'elle emploie encore aux vues 43, 53 et 54, a ici le sens de « caractère absolu » et n'a rien de politique. « avait » est écrit ainsi à la vue 40, parmi des « avoit ». ↩
- Vue 41. « Le systèmes satisfesoit » est ainsi au manuscrit (« Le » écrit sur « Chaque », biffé). De la vue 41 à la vue 60, la pagination à l'encre court de 31 à 50 ; seuls 31, 37, 41, 43, 46 et 50 (vues 41, 47, 51, 53, 56, 60) se lisent avec assurance, les autres sont serrés sous le trait et lus dans la suite. Au-dessus de « Si », biffé, une addition de deux signes soulignée, dont le premier n'est pas lu. ↩
- Vue 42, et vue 43, f. 21r, page 33 ; à côté du folio 21, un « 8 » biffé à l'encre. « on » (faisoit sur ses écrits mille commentaires) est souligné, surchargé et incertain. ↩
- Vue 44, page 34 (verso du f. 21). « l'appui » : l'article est incertain. Deux mots biffés sont illisibles, après « dont nous » et devant « Les ». ↩
- Vue 45, f. 22r, page 35. Le feuillet dit que « quelques signes dont la signification ne pouvait être équivoque ont suffi pour représenter avec précision des idées d'une exactitude parfaite ». Pour les Grecs, c'est inexact : leur géométrie et leur arithmétique s'écrivent en phrases, les figures désignées par des lettres, et le symbolisme algébrique est une création des XVIe et XVIIe siècles (Viète, In artem analyticen isagoge, 1591 ; Descartes, La Géométrie, 1637). Un mot en paraphe sous la fin du paragraphe est illisible. ↩
- Vue 46, page 36 (verso du f. 22). « évidence », biffé, devient « clairvoyance » sur le feuillet. ↩
- Vue 46 (« Descartes » est écrit sur un « Il » ; biffé : « ce type étoit empreint avec force dans son génie créateur ») et vue 47, f. 23r, page 37. Le feuillet attribue la réunion de l'algèbre et de la géométrie à Descartes seul. Fermat l'a faite de son côté, au même moment — son Ad locos planos et solidos isagoge circulait vers 1636 et ne fut imprimé qu'en 1679 —, et l'« art analytique » de Viète appliquait déjà l'algèbre aux problèmes de géométrie. Un mot court au-dessus de « fut », biffé, est illisible. ↩
- Vue 47. Trois points du feuillet appellent une précision. « Armé d'un nouveau genre de calcul » : Newton a bien inventé le calcul des fluxions (vers 1665–1666), Leibniz de son côté le calcul différentiel (publié en 1684) ; mais les Principia (1687) exposent leurs démonstrations presque entièrement sous forme géométrique, par les « premières et dernières raisons » ; la mise en équations différentielles de la mécanique céleste est l'œuvre de ses successeurs, Euler, Clairaut, d'Alembert, Lagrange, Laplace. « Son génie avoit reconnu la cause des mouvemens célestes » : Newton a établi la loi de la gravitation, et s'est expressément refusé à en assigner la cause (hypotheses non fingo, scholie générale de 1713) ; cette lecture écrit « la loi ». Enfin le feuillet ne précise pas quelles vérités sur les corps réfringents ; l'exemple du diamant est de cette lecture, comme le plus connu de ceux que l'Optique (1704) propose. ↩
- Vues 47 et 48 (page 38, verso du f. 23). Le feuillet écrit : « La mécanique et l'hydrodynamique avoient été connues des anciens. De grands travaux et les livres d'Archimède attestent qu'ils en savoient et la pratique et la théorie. » Les livres d'Archimède sont De l'équilibre des plans et Des corps flottants : de la statique et de l'hydrostatique, non de la dynamique ni de l'hydrodynamique. ↩
- Vue 48 et haut de la vue 49 (f. 24r, page 39). « L'astronomie » (physique) est une lecture incertaine. Trois lignes biffées, qui portaient en interligne « supériorité », disaient que « le contraste entre la rigueur de leur méthode et l'argumentation stérile des école » frappa tous les esprits ; la reprise ne parle plus que d'« une manière d'argumenter si différente ». Un mot en paraphe, souligné, suit la phrase sur la perspective morale ; il est illisible. ↩
- Vue 49. Le feuillet écrit, après Newton : « on sentit qu'il falloit tout refaire. Bacon en donna le conseil. » L'ordre du récit fait suivre le conseil de l'exemple ; l'ordre des dates est inverse. Mots illisibles : une première correction biffée au-dessus de « l'envie d'imposer ». ↩
- Vue 49 (« on diroit » et « le démenti à », lectures incertaines) et vue 50, page 40 (verso du f. 24) ; les mots pourquoi, comment, combien sont soulignés sur le feuillet. Un signe barré et taché d'encre, en marge, est illisible. « Les anciens … avoient peu observé » est un jugement trop large : l'astronomie d'Hipparque et de Ptolémée, les ouvrages biologiques d'Aristote, la médecine de Galien reposent sur des observations nombreuses. ↩
- Vue 50. Le feuillet dit que la physique particulière « a pour ainsi dire disparu, et s'est trouvée transformée en une des branches les plus importantes des sciences exactes ». La formule est trop forte pour quelque date que ce soit du premier tiers du XIXe siècle. ↩
- Vue 51, f. 25r, page 41. Un mot biffé après « confus » est illisible. ↩
- Vue 52, page 42 (verso du f. 25), et vue 53, f. 26r, page 43. « le modèle de l'être ne suffit pour nous en informer » : le « pas » manque au manuscrit, et le sens l'impose. Le feuillet dit qu'on demanderait au géomètre « combien de fois la théorie des probabilités veut que des conjectures ainsi formées se réalisent » ; aucune théorie des probabilités ne donne ce nombre, faute d'un modèle des conjectures et de leurs chances, et la phrase est une figure. Le mot « veut », en fin de page, paraît biffé ; dans une première rédaction biffée, « l'analyse de », un mot illisible, « la théorie des probabilités ». ↩
- Vue 53. Le paragraphe précédent, sur le même sujet, est annulé d'un long trait oblique et récrit dans celui-ci. La phrase suivante, commencée au bas de la vue 53 (« et si quelque ») et achevée en tête de la vue 54 (page 44, verso du f. 26), est annulée d'une croix : « si quelquefois il est arrivé qu'un géomètre ait voulu, dans un intérêt d'amour propre, s'approprier des inventions qui ne lui appartenoient pas, il n'a pû même en copiant le véritable auteur dissimuler longtems, que l'idée principale ne lui appartenoit pas ». La remarque sur le plagiat en géométrie a été retirée ; elle n'est pas dans la lecture. « même », au-dessus de « quelque », est incertain. ↩
- Vues 54 et 55 (f. 27r ; à côté du 27, un second « 27 » biffé à l'encre). Une correction de la vue 54 montre la pensée qui change : elle avait d'abord écrit que ces conditions « ne sont pas seulement un besoin dû à ses formes intellectuelles » (« pas seulement » servant aux deux rédactions), puis a remplacé « un besoin dû à ses formes intellectuelles » par « les conditions de notre satisfaction intellectuelle ». Le vocabulaire kantien des « formes » est retiré à cet endroit. À la vue 55, un petit « 2 » au-dessus de « lui », et à la suite de la ligne, en plus grands caractères et souligné, un mot lu avec doute « Deracke ». ↩
- Remarque de cette lecture. L'expression « déraisonnable efficacité des mathématiques » est d'Eugene Wigner (1960) ; la question est la même, et le feuillet ne la tranche que par l'induction qu'elle annonçait à la vue 35. ↩
- Vue 55. Le mot préliminaires est souligné sur le feuillet. « d'un seul coup d'œil » est ajouté au-dessus de la ligne, et le dernier mot est couvert d'une tache ; chaque ligne de la citation s'ouvre par un guillemet en marge. Sur l'écart entre cette citation et le texte de d'Alembert, voir la note sur la vue 30. ↩
- Vue 56, page 46 (verso du f. 27), et haut de la vue 57. « l'origine » est écrit sur « la cause », biffée ; le mot biffé après « dont » est lu avec doute. ↩
- Vue 57, f. 28r, page 47, et vue 58, page 48 (verso du f. 28) ; un crochet ouvre la conclusion. Deux mots biffés après « telle fraction » et un mot effacé d'une traînée d'encre en tête de la vue 58 sont illisibles. Le feuillet dit que l'impossibilité de l'arrêt « seroit évidente pour l'instant qui précède immédiatement celui pour lequel la réalisation du même événement seroit aussi évidente » ; en temps continu il n'y a pas d'instant immédiatement précédent, et ce que la phrase veut dire est que l'instant de l'arrêt serait connu exactement. La thèse — la probabilité mesure notre ignorance d'un monde déterminé — est celle que Laplace a formulée dans l'Essai philosophique sur les probabilités (1814) ; le feuillet ne le nomme pas. La physique postérieure l'a nuancée de deux côtés : la mécanique quantique pose des probabilités qui ne se ramènent pas à une ignorance (interprétation de Born, 1926), et le chaos déterministe (Poincaré, 1890 ; Lorenz, 1963) montre qu'un système parfaitement déterminé peut rester imprévisible en pratique. ↩
- Vue 58. L'opinion n'est pas attribuée sur le feuillet. Elle coïncide avec le nécessitarisme de Spinoza (Éthique, I, prop. 29 et 33 : rien n'est contingent, et les choses n'ont pu être produites autrement). ↩
- Vue 58 (« nous délibérions » est ainsi au manuscrit ; « demeure » est écrit au-dessus de « est », biffé) et vue 59, f. 29r, page 49 (« Aussi voyons que une personne » est ainsi au manuscrit). La position qu'elle défend — une volonté déterminée par le motif le plus fort, et un sentiment de liberté qui naît de la délibération — est ce qu'on appelle aujourd'hui un déterminisme psychologique ; le feuillet ne se réclame d'aucun auteur. ↩
- Vue 59. « Tâchons » (enfin de fixer notre opinion) est récrit sur un autre mot et incertain. « ses progrès … se répand » est ainsi au manuscrit. ↩
- Vue 60, page 50 barrée (verso du f. 29). La ligne au crayon est très pâle ; seuls « Ch 4 » et « type » y sont lus, le reste est illisible. La marque n'est pas de sa main, et l'on ne sait pas où, pour la main qui l'a écrite, commençait un chapitre 3. ↩
- Vue 60 et haut de la vue 61 (f. 30r). « L'homme, peut-il pas d'autre sujet d'étendue que lui même, connoîtroit l'étendue » est laissé tel au manuscrit (« peut-il » au-dessus de « s'il n'avoit », biffé) ; la phrase modernisée suit la première rédaction, qui se construit. Deux mots biffés, sous « vraies » et devant « dans tous les objets », sont illisibles. La phrase finale s'arrête au bas de la vue 60 (« la cause d'une erreur ») et s'achève en tête de la vue 61 (« qui a séduit autrefois l'esprit humain ») ; que cette erreur soit celle de la vue 32 est une lecture, appuyée sur la reprise de la formule « l'abrégé de l'univers ». « Je pense, donc je suis » est de Descartes, Discours de la méthode (1637), IVe partie ; les idées innées sont la thèse de Descartes et de Leibniz, l'origine des idées dans les sensations celle de Locke et de Condillac ; le feuillet ne nomme personne. ↩
- Vue 61, f. 30r. En tête, au-dessus de la première ligne, un mot souligné lu avec doute « Varlé », un signe en forme de « § » et une accolade. Un mot biffé devant « le sentiment d'analogie » est illisible. Vue 62 (verso du f. 30 ; le numéro de page, biffé, ne se lit pas) : « Le type du vrai », article incertain. ↩
- Vue 62 et vue 63, f. 31r. « le l'esprit méthodique », biffé, devient « les recherches méthodiques ». « averti » est ajouté dans l'interligne sans place marquée, et la phrase n'a pas été remise en ordre ; « prévues » est incertain. Biffé après « conformes à l'expérience » : « en même tems qu'elles sont explicatives, des faits observés ». Deux mots biffés sont illisibles. ↩
- Vue 63 et haut de la vue 64. Par « les mêmes intégrales », il faut entendre les mêmes équations différentielles et leurs solutions. L'exemple type, à son époque, est l'équation de Laplace \(\Delta u = 0\), qui régit à la fois le potentiel de la gravitation, le potentiel électrostatique (Poisson, 1812) et la température d'équilibre d'un corps (Fourier, 1822) ; l'équation des ondes en est un autre. L'exemple est de cette lecture ; le feuillet n'en donne aucun. ↩
- Vue 64 (verso du f. 31 ; le numéro de page, biffé, ne se lit pas) et vue 65, f. 32r. Le vœu rejoint ce que Condorcet avait nommé « mathématique sociale » ; la coïncidence est de cette lecture. ↩
- Vue 65. « Si bien » (le théorème relatif à la courte durée) est une lecture incertaine. La vue 66, verso du f. 32, est blanche et porte seulement un nombre biffé. ↩
- Remarque de cette lecture, qui vaut aussi pour la reprise de la vue 76 : « en toute chose les forces perturbatrices sont fonctions du tems et … la régularité tend à s'établir dans tout système, de quelque nature qu'il puisse être ». Les sujets moraux et politiques auxquels elle applique la conclusion n'ont, eux, pas d'équations, et l'argument y reste une analogie. ↩
- Vue 67, f. 33r. Le feuillet dit l'équilibre « vient de ce que l'action des unes est opposée de direction et égale en puissance à celle des autres » ; la condition exacte, pour un solide, est la nullité de la somme des forces et de la somme de leurs moments, et des forces peuvent s'équilibrer sans être deux à deux opposées. ↩
- Vues 67 à 69 (vue 68, verso du f. 33 ; vue 69, f. 34r). Le feuillet a « l'équilibre se rétablira au moyen d'oscillations, dont l'amplitude diminuera à chaque instant », sans condition de frottement ; « L'équilibre stable a lieu lorsque tous les points du système ont atteint la situation qui convient à leur tendance naturelle » ; et « L'équilibre d'un système exige que le centre de gravité soit appuyé. S'il se trouve placé le plus bas possible, l'équilibre est stable. » Ce dernier énoncé est juste, entendu parmi les positions voisines. Un mot illisible devant « de repos » (vue 68) ; « en » (sorte que) incertain ; un astérisque après « qui constitue », sans renvoi. ↩
- Vue 69. À la fin du premier paragraphe, d'une grande écriture, un nom souligné lu avec doute « Gutmann » ; en marge du suivant, une mention encadrée lue avec doute « Fl. 7 ». Un mot biffé devant « plus solides » est illisible. ↩
- Vue 70, page 60 barrée, et vue 71 (aucun folio : « 3 » suivi d'un chiffre ambigu). Le feuillet : « la force seroit décomposée en deux portions. L'une, celle dont la direction passeroit par le centre de gravité du système, agiroit comme si elle étoit seule pour faire avancer le système … tandis que l'autre portion de la force motrice, entièrement perdue par rapport à ce but n'auroit d'autre effet que de faire tourner le système autour de son centre de gravité » ; puis « si l'impulsion avait été assez maladroite pour que la première portion de la force motrice fût nulle, le système n'auroit aucun mouvement progressif » ; et « Les forces tangentielles sont nulles au centre du système ». Le mot « avait », dans l'interligne, est en lettres droites, d'une écriture qui ne paraît pas celle du texte. ↩
- Vues 71, 72 (verso) et 73 (f. 36r). Le nombre d'hommes d'intérêt est écrit en chiffres et surchargé : « plus de … sur cent peut-être » ; le chiffre ne se lit pas, et cette lecture n'en donne aucun. À la fin du paragraphe sur les gens inertes, d'une grande écriture, un nom souligné lu avec doute « Deraché ». ↩
- Vues 73 et 74 (verso du f. 36). Le feuillet définit le corps parfaitement élastique comme celui « qui ne retienne rien de la direction dans laquelle on le pousse », et le corps parfaitement mou comme celui « que le choc ne puisse faire changer de place, et qui absorbe toute la force employée par le seul changement de forme qu'il subit ». Un mot sous une tache d'encre, après « subit », est illisible. ↩
- Vue 74 et vue 75, f. 37r. « Si bien le trouble d'un état rompt la balance » est ainsi au manuscrit. ↩
- Vues 75 et 76 (page 66 barrée). Le feuillet écrit qu'« il ne s'agit que d'établir l'égalité entre les forces virtuelles » ; ce que la mécanique égale, dans le levier, ce sont les moments, et, dans le principe de Lagrange, les travaux virtuels (« vitesses virtuelles »). La conclusion politique est une analogie, et la mécanique ne la fonde pas : que deux poids égaux puissent avoir des forces vives inégales ne dit rien de l'égalité entre les personnes. Elle écrit elle-même, trois pages plus loin, que la tendance à généraliser « a précipité le jugement en avant de l'expérience ». ↩
- Vue 76 et vue 77, f. 38r. « Les langues attestent ces analogies », biffé, ouvrait le paragraphe ; « de ces analogies », écrit au-dessus d'un mot biffé lu avec doute « desquelles », n'a pas été remis à sa place. ↩
- Vues 77 et 78 (verso du f. 38). Le feuillet : « Lorsque la langue s'est formée, l'anatomie n'existoit pas. Cette science nous a appris que la monstruosité avoit pour cause le développement extraordinaire de certains organes … » L'anatomie est bien plus ancienne que ne le dit la phrase (Galien, Vésale) ; ce qu'elle rapporte est la « loi du balancement des organes » d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, énoncée dans sa Philosophie anatomique (1818–1822), au moment où l'étude des monstruosités devenait une science. La tératologie moderne ne tient pas ce balancement pour la cause des malformations, qu'elle rapporte à des perturbations du développement, génétiques ou dues au milieu. Le feuillet ne nomme pas Geoffroy Saint-Hilaire. ↩
- Vues 78 et 79 (f. 39r, page 69 barrée). L'auteur qui a appelé l'analogie « une méthode d'invention » n'est pas nommé, et cette lecture ne le nomme pas. En marge, trois ou quatre mots biffés et surchargés, illisibles. « méthode » est souligné sur le feuillet. ↩
- Vue 79. À la fin du paragraphe précédent, d'une grande écriture, un nom souligné lu avec doute « Pemeguin », et, au crayon et très pâle, une mention commençant par « Ch. 5 », dont la suite n'est pas lue. La marque tombe exactement sur ce changement de sujet. ↩
- Vue 80 (verso du f. 39 ; le numéro de page, biffé, n'est pas lu), et haut de la vue 81 (f. 40r, page 71 barrée). Un crochet en marge devant « L'art ». « on sait » et « l'avoient » sont incertains ; un mot biffé devant « premiers ouvrages » est illisible. ↩
- Vue 81. « à ses écrits » : lecture incertaine. L'« école nouvelle » n'est pas nommée ; ce que la phrase décrit — le refus de la mythologie antique et la recherche d'une littérature nationale — est le programme du romantisme français des années 1820, et c'est de cette lecture que vient le nom. ↩
- Vue 81, vue 82 (verso du f. 40) et vue 83 (f. 41r). « hardiment » (on nous présente) est incertain ; sous « Nous », un petit mot lu avec doute « Que » ; un mot noirci au-dessus de « a portant », un mot biffé après « à l'abri » et un autre après « et qui d'ailleurs » sont illisibles ; « ont » et « qui » sont incertains. « l'enveloppe » du feuillet devient « l'écrin ». ↩
- Vue 84, verso du f. 41. ↩
- Vue 84. Avant cet alinéa, deux traits horizontaux à l'encre dans la marge, et, dans l'interligne, au crayon et d'une autre écriture, « Ch. 6 » suivi de mots à peine visibles, dont « Avenir de » et un mot illisible ; dans la marge de gauche, au crayon, « avenir de ». ↩
- Vue 85, f. 42r. ↩
- Vue 85. En marge, « Variante », en regard d'un crochet ouvrant de sa main. Un mot biffé après « le vague et » est illisible. ↩
- Vue 86, verso du f. 42 (paragraphe ouvert par un crochet), et vue 87, f. 43r. Une correction retient la pensée : les progrès des branches devenant « comparables, ou si j'ose le dire, identiques » — la seconde épithète est biffée. Un mot biffé après « leurs progrès » est illisible. ↩
- Vue 87 (« Laissons les sciences à part », biffé, ouvrait le paragraphe ; en marge de droite, de courts traits verticaux, peut-être le crochet fermant des passages ouverts aux vues 85 et 86) et vue 88, verso du f. 43. Remarque de cette lecture pour la dernière phrase. ↩
- Vue 88 et haut de la vue 89 (f. 44r). Page très corrigée ; l'ordre de lecture est celui qu'impose le sens. Un mot biffé dans « qu'il sait employer … que constituans » est illisible. À la vue 89, un long trait en boucle entoure le passage « reproduire … sujet », et, en tête de la page, au crayon et d'une autre écriture, un mot lu avec doute « Double ». ↩
- Vue 89. Le mot « module » (trois fois ici, puis vues 91, 92, 101 et 110) est clair sur le feuillet, et son sens n'est pas fixé par la transcription ; dans ces pages il désigne, semble-t-il, le moyen propre à chaque art et l'échelle qui lui est propre — le son, la couleur, la parole —, auquel toutes les parties de l'œuvre se rapportent. « Ce sont » (ces rapports) et, biffé, « pantomime » sont incertains. L'instant choisi qui rappelle le passé et annonce la suite est, sous le nom de « moment fécond », la thèse du Laocoon de Lessing (1766) ; le feuillet ne le cite pas. ↩
- Vue 89 (« aussi », en marge) et vue 90, verso du f. 44. Le feuillet : « Dans les morceaux modernes, … les dernières mesures préparent le repos absolu ; non pas seulement par la modulation qui doit amener la tonique, mais encore par diminution d'intensité des sons employés vers la fin du morceau. » Au-dessus de « qu'elle », quelques mots biffés et noircis ; « Une pensée » (d'éclat) est sous une tache et incertain ; un mot biffé après « fatiguant » est illisible. ↩
- Vue 90 (deux paragraphes ouverts par un crochet), vue 91 (f. 45r ; à côté du 45, un petit chiffre à l'encre biffé, peut-être « 4 ») et vue 92, verso du f. 45. Un mot biffé après « fait » est illisible. À la vue 92, d'une écriture plus grande, un mot souligné lu avec doute « Chévenon ». « d'homme capables » est ainsi au manuscrit. Que la discrimination des hauteurs s'affine par l'exercice est aujourd'hui établi : sa prudence (« lorsqu'il ne seroit pas certain ») n'était pas nécessaire. ↩
- Vue 93, f. 46r. Le premier paragraphe de la page est barré d'une grande croix et inachevé : il parlait de l'importance que les Anciens attribuaient au « choix des genres », puis à « l'influence qu'avoit eu le choix des modes », qui semblait attester que « les grecs ont en effet regardé la musique comme une véritable langue ». La reprise abandonne les genres pour les seuls modes. La doctrine visée est celle de l'ethos des modes, chez Platon (République, III) et Aristote (Politique, VIII) ; les « genres » biffés sont les genres diatonique, chromatique et enharmonique de la théorie grecque. Les noms sont de cette lecture. ↩
- Vue 94, verso du f. 46 (page 84 lue avec doute). « l'a » (occupée) est incertain. La question de savoir si la musique exprime des sentiments sera débattue après elle — Hanslick (1854) le niera ; la mention est de cette lecture. ↩
- Vue 94 et vue 95 (f. 47r ; la phrase « mais un charme … soutenu » passe d'une page à l'autre). « deviendroient » est écrit en surcharge et incertain ; au-dessus de « Elles peuvent », le mot « conversations », avec un renvoi : l'auteur semble avoir voulu « Ces conversations peuvent ». ↩
- Vue 95 (paragraphe ouvert par un crochet) et vue 96, verso du f. 47. Au-dessus de « en musique comme en littérature », une ligne entièrement noircie ; un mot biffé devant « été simplement gracieuse » est illisible ; l'ordre retenu est celui qu'impose le sens. ↩
- Vue 96. « également sentis » est incertain, « sentis » paraissant biffé à son tour. La phrase « jusqu'à ce que … de distraction » ne se construit pas au manuscrit (« peut éloigner ou même fasse disparoître », « qu'un susceptible », ce dernier mot incertain) ; la phrase modernisée en donne le sens probable. ↩
- Vue 97, f. 48r. La transcription le constate et ne l'explique pas ; ni la pagination à l'encre (86 et 87 aux vues 96 et 97) ni la foliotation ne signalent de lacune. Il manque peut-être un début de phrase, peut-être une phrase a-t-elle été déplacée ou laissée en l'état ; cette lecture ne supplée rien. ↩
- Vue 97 (« complainte » est laissé sans article, « une » ayant été biffé ; paragraphes ouverts par des crochets) et vue 98, verso du f. 48. ↩
- Vue 99 (f. 49r ; en tête, « Georges », à l'encre, dans un paraphe, d'une écriture qui paraît autre) et vue 100, page 90 barrée (verso du f. 49). La fin de la phrase sur les notes de même valeur est très remaniée : trois mots d'interligne sont lus avec doute « mieux », « nourrit », « mieux », le troisième pouvant être « malheur » ; « nourrit » est retenu ici. « ses » (grands effets) et « alarmée » sont incertains. ↩
- Vue 101, f. 50r, page 91 soulignée ; au crayon, d'une autre main, un nom lu avec doute « Pennequin » ; un crochet ouvre la page. « jetter » (dans le désespoir) et « entr'eux » sont incertains ; des lettres biffées après « ma » sont illisibles. ↩
- Vue 102, page 92, et vue 103, f. 51r. « stile » est incertain ; biffé, « répand l'a », incertain. Une petite croix sous la virgule qui suit « compositeur ». ↩
- Vue 103 (crochet devant « S'il arrive »), vue 104 (page 94, crochet) et vue 105 (f. 52r). Incertains : « n'établissent », « pur » (entêtement), « finit par » (dans l'interligne), « sûrs » ; biffé et incertain, « le ». ↩
- Vue 106 (page 96 ; en marge de droite, d'une autre main et d'une encre plus pâle, « Derache ») et vue 107 (f. 53r). Trois mots biffés de l'interligne, au-dessus de « devient », devant « du mal » et autour de « première a eu une force réelle moins grande », sont illisibles, ainsi qu'une ligne d'interligne et la ligne suivante, biffées. Dans la marge de gauche de la vue 107, en regard de « il est dans la nature des affections » jusqu'à « laisse à la réflexion », un passage d'une quinzaine de lignes courtes est raturé ligne par ligne et barré d'un trait vertical ; rien n'en a été lu, et cette lecture ne peut dire s'il complétait ou contredisait le texte. ↩
- Vue 107 et haut de la vue 108, page 98. ↩
- Vue 108 (« demi » est incertain ; un mot biffé devant « indécise » est illisible) et vue 109, f. 54r, le dernier folio du volume, page 99. ↩
- Vue 109 et vue 110, page 100. Biffé à la vue 110 : « saura nous présenter le charme de cet unité ». Le mot « savoir » est taché d'encre. La page s'achève sur un point : c'est la dernière page écrite du volume, et le texte ne se poursuit pas au-delà. Le timbre de la Bibliothèque royale, sur cette vue, n'est pas transcrit. ↩